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jeudi 15 juin 2006, a 09:13
Angélica en librairie!

Le n°4 de la revue Recherches Haïtiano-Antillaises vient de paraître chez l'Harmattan. Il est consacré à un dossier spécial : "La Caraïbe entre Histoire et Politique".  

 

A lire en page 127, un article d'Angélica Montes : Identité et historiographie : le cas des noirs en Colombie.

 

www.librairieharmattan.com

mercredi 17 mai 2006, a 23:15
A propos de la Philosophie latino-américaine[1]

 

Par Angélica Montes

« Nous ne sommes pas européens, nous ne sommes pas indiens mais une sorte d’intermédiaire entre les aborigènes et les Espagnols » cette affirmation prononcée par Simon Bolívar devant le congrès d’Angostura, le 15 février 1819, fait la synthèse de la complexe toile de fond liée au métissage à laquelle sont confrontés les intellectuels qui parlent d’une philosophie latino-américaine.

 

La question de l’identité d’une philosophie latino-américaine en tant que groupe de pensée authentique et indépendante n’est pas nouvelle, elle reste cependant encore ouverte.

 

Dans l’article intitulé Amérique latine : un long voyage vers elle-même publié en 1978, le philosophe mexicain Leopoldo Zea pose le fait historique du métissage tri-ethnique de la culture latino-américaine comme un élément important lorsqu’il s’agit de définir l’essence de cette philosophie : à cette occasion, Zea mit en lumière (en reprenant ainsi les propos du célèbre José Marti) que «l'Amérique n’est pas un grand vide qui doit être sans cesse rempli"[2]. Pour lui il s’agit d’une culture imprégnée de composants européens mais aussi indigènes et noirs. C’est justement cela qui fait de l’Amérique Latine la synthèse de «trois formes du monde » et donc de son authenticité.

 

Cette particularité conduit les philosophes latino-américains à entamer dès le siècle dernier (années 1950-1970), à une époque qui coïncidait avec la naissance de mouvements socio-politiques anticolonialistes et pro-nationalistes, le projet de libération intellectuelle qui leur permettrait de «fonder » une Philosophie latino-américaine indépendante, c’est-à-dire une philosophie qui les confronterait à leurs propres actions face à leur «réalité ».

 

Pour autant, peut-on parler d’une philosophie latino-américaine indépendante de toute interaction avec les autres cultures et philosophies ?

  

A ce propos, dans son article La pensée de la philosophie latino-américaine[3] Pablo Guadarrama (philosophe cubain) entreprend une analyse du sens que prend le mot «authentique » dans le cas de la Philosophie latino-américaine. Il y signale que des auteurs comme Salazar Bondy, Leopoldo Zea et Enrique Dussel partagent le fait d’être porteurs de l’idée d’une Philosophie de la Libération.

 

D’une part, pour Bondy et Zea, selon Guadarrama, cette philosophie doit s’acheminer vers une rupture avec la tradition, avec les modèles et méthodes philosophiques passés. Pour eux l’imitation a été la cause de retards politiques et sociaux, du sous-développement et de l’esclavage néocolonial yankee.

 

D’autre part, Dussel va à l’extrême de cette théorie et devient régionaliste en surestimant l’idée d’une philosophie latino-américaine à tel point qu’il finit par affirmer que l’Amérique incarne l’ère anthropologique de la philosophie comme les Grecs en incarnèrent l’ère physiologique à leur époque, les peuples du Moyen Age la philosophie théologique et les modernes la logoslogica (philosophie des sciences).

 

Selon le philosophe cubain, pour Dussel la philosophie latino-américaine est la Philosophie de la Libération, celle qu’il présente comme une sorte de métaphysique dans laquelle on reconnaît l’être latino-américain comme le non être (le marginal), situé en dehors, dans la périphérie mondiale et confronté à l’être de culture européenne. Autrement dit, la Philosophie de la Libération cherche la reconnaissance politique, sociale et économique des hommes latino-américains en tant que différente de celle des européens. Celle-ci nie l’homogénéisation et revendique la pluralité de la culture comme libération.

 

La conception de Dussel, autour d’une philosophie anthropologique, est pour Guadarrama infondée, principalement parce que la question sur l’homme a toujours été présente, à un niveau plus ou moins élevé, dans la philosophie universelle. Ce que regrette le plus Guadarrama dans le questionnement de la Philosophie de la Libération, comme Dussel l’a nommée dans son étude, est que celle-ci puisse être réduite à une philosophie de la littérature anthropologique latino-américaine, à une esthétique et à une éthique dont les spécificités indigènes et noires font l’authenticité, l’éloignant ainsi des préoccupations politiques et sociales.

 

Par ailleurs, lorsqu’il s’agit de parler de l’authentique philosophie latino-américaine et de son indépendance, il n’est pas nécessaire pour Guadarrama de partir à la recherche de nouvelles propositions philosophiques et politiques en rupture totale avec ce qui est européen, alors qu’il en existe déjà une qui s’est révélée efficace au moment de résoudre les problèmes socio-politiques de la région, celle du  marxisme-léninisme (à partir de laquelle une révolution peut être engendrée ainsi qu’une transformation qualitative des conditions de sous-développement et de marginalité auxquelles sont soumis les hommes d’Amérique latine).

 

Mais les critiques de Guadarrama sont-elles réellement fondées ? Il faut dire que dans le cas de Zea et Dussel, elles ne le sont pas : Zea, par exemple, n’est pas en adéquation avec le modèle de «rupture » radicale quant à une alternative pour la philosophie latino-américaine. Il affirme lui-même que «les expériences européennes et américaines seront de bonnes expériences si elles sont mises au service de l’Amérique Latine et de sa culture et animées par celle-ci »[4]. Il affirme aussi qu’en Amérique la philosophie commence par être une philosophie de sa propre histoire, une histoire inévitablement liée à celle de la philosophie européenne.

 

Le fait que Dussel ne s’attache pas à la proposition marxiste léniniste, comme le fait Guadarrama, n’implique pas que ce soit un bourgeois ultra-libéral incapable d’envisager une alternative socialiste, comme le prétend le philosophe cubain.

 

A la lecture des autres articles de Dussel, on se rend compte qu’il n’est pas prêt à limiter la richesse de la philosophie latino-américaine aux questions politiques et sociales. La dimension de l’éthique et même de l’esthétique prend une valeur significative qui ne doit pas être gâchée par les besoins immédiats et par le désir d’abandonner la misère du sous-développement.

 

Une fois que ces perceptions de Dussel sont évoquées, on pourrait penser que les critiques de Guadarrama doivent être conservées comme des «mises en garde » signalant les directions vers lesquelles les philosophes latino-américains ne devraient pas avancer. Etant donné l’histoire culturelle de ce continent il serait maladroit de fonder une Philosophie latino-américaine en l’écartant de l’élément européen puisque les éléments européens font partie de l’identité latino-américaine.

 

De plus, on peut répondre à la question initiale en disant que ce n’est pas en se coupant de la philosophie européenne que la philosophie latino-américaine parviendra à être parce qu’elle est déjà, en plus de son authenticité et de son caractère pluri-ethnique.

 

Il ne faut pas non plus faire l’apanage d’un humanisme littéraire dont le but ne serait que d’atteindre, via la littérature, l’acceptation de l’être latino-américain. Il ne s’agit pas que les autres (européens et nord-américains) sachent comment est cet homme, qu’ils l’acceptent et cessent de l’évaluer, mais de changer qualitativement ses conditions réelles de vie, ce qui s’obtient grâce à des changements positifs dans les pratiques politiques, sociales et économiques de ces pays.

 

Quels sont donc les défis qui s’offrent aux philosophes latino-américains ? Ils ne vont pas imiter mais ne vont pas non plus s’éloigner de l’élément européen ; ils vont adopter ou «nationaliser » la philosophie et le modèle socio-politique le plus approprié à la réalité latino-américaine et ce choix doit se faire en prenant en compte les conditions actuelles du monde. Il ne leur conviendrait donc pas de s’isoler du consensus politique mondial.

 

Ceci implique, pour un philosophe comme Guadarra, une complexité, car par exemple le néolibéralisme en tant que politique socio-économique mondiale ne correspond pas à leurs possibilités réelles. C’est néanmoins ce modèle qui prédomine.

 

C’est ainsi que se complique la tache des philosophes latino-américains, les propositions qu’ils suggéreront devront tendre à surmonter le sous-développement et revendiquer la particularité tri-ethnique de la culture latino-américaine, sans se mettre à dos les puissants pays développés.

 

 

Notes 

[1] Cet article a été publié en 2004 dans la revue Conceptos de l’Université de Carthagène. Il s’agit ici d’une traduction de l’espagnol.

[2] ZEA Leopoldo, América Latina:largo viaje hacia si misma. En Filosofia de la Cultura Latinoaméricana, edicion El Buho, Bogota 1981

[3] Guadarrama. P, El pensamiento filosofico latinoamericano. En Cuaderno de filosofia latinoamericana, Bogota 1989

[4]  Ibid. pp 210

 

Bibliographie Consultée

Dussel, E, Eticidad de la existencia y Moralidad de la praxis latinoaméricana. En  Etica Latinoaméricana. Ediciones El Buho, Bogota 1982

Dussel. E, La Filosofia de la Liberacion en Argentina: irrupcion de una nueva generacion filosofica. En Qué es eso de Filosofia de la Liberacion?. Ediciones El Buho, Bogota 1970

Guadarrama. P, El pensamiento filosofico latinoamericano. En Cuaderno de filosofia latinoamericana, Bogota 1989

Marquez.G, Enrique Dussel: filosofo de la liberacion latinoamericana.En Introduccion a la Filosofia de la Liberacion. Ediciones Barcelona, Bogota 1980

ZEA Leopoldo, América Latina:largo viaje hacia si misma. En Filosofia de la Cultura Latinoaméricana, edicion El Buho, Bogota 1981

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L'auteur du site: Angélica Montes, Philosophe colombienne. Spécialiste en philosophie politique, actuellement en doctorat à Paris VIII.
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