Par Angelica Montes (*)
La situation de conflit en Colombie dure depuis plus de 60 ans et chaque processus de paix s’est soldé par une défaite politique. En septembre 2006, le pays se réveille avec la nouvelle d’un possible recommencement des dialogues de paix avec les FARC. Les premiers à saluer cette initiative sont les familles des personnes séquestrées par les FARC pour des raisons politiques. Après plus de quatre années de politique de fermeté face aux guérillas le gouvernement du président Alvaro Uribe annonce sa volonté d’entamer un dialogue de paix avec les FARC, le groupe guérillero le plus puissant du pays, avec le but d’obtenir la libération des personnes kidnappées. Les FARC, plus grande guérilla du pays avec 17.000 hommes, réclament la libération de 500 rebelles détenus contre celle de 58 otages, personnalités politiques et militaires dont trois Américains et Ingrid Betancourt, ex-candidate des Verts à l'élection présidentielle. Du jour au lendemain, le 20 octobre 2006, le « dialogue » a été rompu, après un attentat dans l’Ecole militaire de Bogota, qui a fait revenir le président Uribe à son discours de fermeté face aux terroristes. Le gouvernement a immédiatement accusé les FARC d’être les auteurs des attentats. Pour le président Uribe et son ministre de la Défense (Manuel Santos), il ne fait aucun doute que les FARC sont des terroristes sans aucune volonté politique de trouver une solution à la situation des kidnappés.
UN langage désobligeant envers les FARC, que le président avait mis entre parenthèses, est réapparu avec force, cette fois-ci accompagné d’un appel à l’opinion publique. La population est invitée à participer à la défense de la patrie en donnant des renseignements pour capturer les terroristes, qui en commettant des attentats contre les forces armées sont contre la patrie colombienne toute entière. La télévision diffuse de nouveau les photos des « terroristes » (FARC), avec le montant de la récompense s’ils sont pris morts ou vifs.
Cet article écrit en novembre 2001, mais toujours d’actualité en décembre 2006, retrace la dialectique de la relation guérilla – gouvernement ces dix dernières années en Colombie, les paradoxes et les carrefours d’un des conflits les plus anciens dans la région des Amériques. Le mouvement de guérilla colombien FARC-EP, qui naît au sud du département de Tolima en 1964 et est déclaré selon ses membres comme étant « un recours de résistance devant l’agression de l’Etat (..) vers la recherche du pouvoir politique pour construire un nouveau pays démocratique avec une justice sociale» ,vit depuis les années 80 une de ses périodes de forte croissance et de renforcement militaire.
Au cours de ces années la confrontation armée est devenue plus complexe, ce qu’Eric LAIR appelle une «rupture stratégique » par le fait d’un changement dans les objectifs, la représentation, les moyens et l’assise socio-spatiale des deux guérillas les plus importantes: « lors de leurs conférences respectives tenues en 1982 – 1983, les FARC et l’ELN ont adopté des stratégies politico—militaires particulièrement offensives: entre autres choses, elles désirèrent dédoubler leurs fronts de guerre existants, se disséminer géographiquement selon une logique centrifuge, diversifier leurs sources de financement et s’immiscer davantage dans la vie des municipes en vue de créer les conditions d’une insurrectionpopulaire » (Lair)
C’est dans ce contexte qu’on peut se demander de quelle façon le changement de stratégie décrit par Lair peut être accompagné par une fracture dans le discours,c’est-à-dire, de quelle façon le discours politique qui a justifié tout au long de ces années la lutte armée de la guérilla pour la défense des intérêts de la population civile et paysanne est niée par cette nouvelle stratégie d’offensive militaire. Le présent article a pour objectif de montrer comment on peut présenter cette négation du discours politique. Pour cela nous ne prendrons que quelquesdéclarations concernant deux thèmes particuliers que le Secrétariat de l’Etat Major Central des FARC–EP a rendu public sur la Réforme Agraire et sur la Paix, opinions apparues lors de la Huitième Conférence(avril 1993, la Uribe-Meta), du Discours de Lancement du Mouvement Bolivarien pour la nouvelle Colombie (29mars 2000) et au cours de deux entretiens avec le Commandant en Chef : Marulanda Velez. De plus, nous analyserons, en nous basant sur quelques comptes rendus publiés par le CODHES, dans quelle mesure le discours tenu dans ces documents contredit les actions belliqueuses du mouvement. La Réforme Agraire En avril 1993, le Secrétariat de l’Etat Major Central des FARC –EP, réuni dans la région d’Uribe-Meta, fait connaître sa Huitième Conférence(Déclaration Politique), une sorte de bilan général de ses trente années de lutte armée. Dans ce document, on constate que, dès le début et jusqu’à ce jour le discours politique du mouvement de la guérilla (qui se déclare marxiste-léniniste) a été influencé par la demande auprès de l’Etat d’une Réforme Agraire paysanne. 7 La Huitième Conférence confirme que son but n’est pas d’abolir l’Etat mais de créer un régime politique «pluraliste, patriotique et démocratique » auquel participeraient tous les secteurs de la population nationale. La FARC-EP considère que la solution du conflitdemande la participation de tout le pays et ne devra plus être traité comme un problème entre gouvernement et guérilla. Pour cela ils proposent leur «Plate-forme d’un gouvernement de reconstruction et réconciliation nationale » (Huitième Conférence 1993). En analysant les déclarations des commandants, tant dans les entrevues que dans la déclaration politique de 1993, on observe que pour le Secrétariat de l’Etat Major Central des FARC–EP la participation démocratique exige que la population civile paysanne, ouvrière et indigène soit partie prenante dans les décisions de l’Etat. C’est seulement ainsi que l’on garantira une justice sociale plus équitable et moins sujette à des compromis de partis qui se sont succédés tout au long des décennies de gouvernements oligarchiques. Ceux-ci, selon son opinion, sont responsables de « l’absence d’une véritable réforme agraire attribuant la terre à celui qui la travaille et d’un programme assurant à tous la santé, un toit,l’ éducation et un travail. Tout ceci est la conséquence de la distribution inégalitaire des richesses. Il faut ajouter à cela la violence institutionnelle de l’état, exercée par ses organes répressifs, pour maintenir l’ordre social ainsi établi au bénéfice de la classe dominante » (Marulanda). Pour les FARC-EP, depuis le 20 Juillet 1964, « Les combattants de Marquetalia au sud de Tolima ont proclamé le programme agraire des guérillas qui, avecle temps, deviendra notre programme agraire. Dans ce programme nous préconisons la lutte pour une Réforme Agraire révolutionnaire qui liquidera les bases de la propriété « latifundiste » et remettra la terre à la paysannerie, garantissant les conditions pour une exploitation économique » (Discours de Lancement du Mouvement Bolivarien ). Trente sept ans plus tard, ces affirmations amènent le lecteur à se poser une question : Comment harmoniser ces déclarations avec les chiffres alarmants des paysans déplacés ? Selon un rapport du Bureau du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, entre 531 et 936 personnes fuyaient tous les jours durant l’année 2001. Ce rapport signale que, tout au long de l’ année 2002, on a enregistré 168 déplacements massifs et qu'un minimum de 531 personnes sont expulsées chaque jour à cause de la violence. Les motifs de la fuite de leur région d’origine sont : les menaces 34%, la peur 18%,les assassinats sélectifs 19%, les affrontements armés 10%, les massacres 9% (le tout fait partie de la violation des DDHH et DIH). Selon les rapports que donne Codhes les violations des droits de l’homme et les déplacements de population se sont imputés à la FARC-EP, l’ ELN et les AUC.
Ce même organisme fournit des chiffres qui nous permettent de dire qu’après 37 ans de lutte pour la Réforme Agraire, la situation dans le pays à ce sujet, loin de s’être améliorée, a empiré : « trois cents latifundistes’ propriétaires d’ exploitations supérieures à 2000 hectares ont agrandi leurs propriétés de 31 millions additionnels entre 1984 et 1997, alorsque pendant cette même période un demi million de paysans seulement ont pu augmenter leurpropriété de 238 000 hectares, soit un demi hectare en moyenne par famille » . Cette migration rurale a provoqué des changements brusques quant à la possession des terres, ce qui en Colombie est historiquement en butte à de violents processus de contre réforme agraire, qui de plus affectent la production agricole et la qualité de vie des paysans déplacés, ces mêmes paysans qui depuis le 20 juillet 1964 à Marquetalia sont soutenus par la FARC-EP avec une féroce obstination. La Paix A ce sujet, les déclarations des commandants de la FARC-EP, comme celles de tous les acteurs du conflit armé, sont ambiguës, probablement car rattachées à la conjoncture politique. C’est ainsi que, par exemple, en mars 1992 lors des dialogues de paix à Tlaxcala (Méxique) pendant le gouvernement Gaviria, les porte-parole du mouvement s’engageaient à revoir etcorriger tous les aspects de la confrontation qui affectent la population civile (séquestrations,disparitions forcées, détentions arbitraires entre autres). Ce compromis de paix pour le pays fut réitéré six ans plus tard en 1998, seulement trois mois après la prise de pouvoir du Président 0Andres Pastrana . Le chef suprême des forces insurgées du mouvement déclarait «nous voulons la paix, sans faim, sans lois répressives » . Cet enthousiasme pour la paix leur a permis d’obtenir la reconnaissance en tant qu’organisation belligérante.
Deux ans plus tard, en pleine crise du processus de paix, le même Marundala affirmait « dans ce pays, il y a longtemps qu’il n’existe plus de garanties pour les opposants politiques au régime, par conséquent il est impossible d’utiliser les tribunes bourgeoises de manière révolutionnaire, comme le préconisait Lénine,parce qu’ici en Colombie, celui qui représente lavéritable opposition, en étant élu aux institutions publiques, est assassiné sans aucune sorte de considération » (Marulanda). Ces déclarations du mouvement indiquent clairement que l’unique façon de lutter est la lutte armée et la seule manière de prendre le pouvoir est la force que celle-ci vous donne. La position du mouvement de guérilla paraît être ainsi attachée au caractère fluctuant des conjonctures et des sympathies des gouvernements du moment. Ceci permet d’expliquer pourquoi face à l’opinion publique nationale et internationale les propositions de paix de la FRC-EP sont discréditées : après deux tentatives pour obtenir la paix (Gouvernements de Bétencourt 1984 et Gaviria 1993) et l’échec du processus de paix avec le gouvernement du président Pastrana (an 2001) la population commence à exprimer son pessimisme et son incrédulité envers les promesses du mouvement armé. En Colombie, à partir des années 1980, la guerre «civile » s’endurcit, en partie à cause de la politique offensive des mouvements de guérilla, qui a provoqué l’inclusion agressive de la population civile dans le conflit. Celle-ci, à son grand regret, est devenue un acteur de plus dans le conflit : « toute personne qui ne coopère pas devient un suspect à priori. Les belligérants imposent ainsi au conflit une dynamique locale ami-ennemi, afin de clarifier les rapports sociaux. Ces phénomènes de belligérance forcée rendent la neutralité extrêmement difficile pour les populations qui n’ont d’autre alternative que de se rebeller contre l’ordre imposé, de s’enfuir ou de se soumettre à un protagoniste armé » (Lair)
Dans ces circonstances, on se demande jusqu'à quel point dans un pays comme la Colombie, qui va finir sans ses paysans (ceux-ci « fuyant vers les villes » ) et sans terres à cultiver, non seulement à cause de la peur de la guerre mais aussi à cause des actions sauvages des grands propriétaires terriens (selon les renseignements du Codhes : une famille paysanne possède en moyenne ½ hectare de terre), l’idée de faire une Réforme Agraire est-elle suffisante pour justifier politiquement les actions belliqueuses de tous les acteurs armés ?
Dans le cas de la Farc-EP, la contradiction entre ses paroles et ses actions est évidente. Le mouvement continue à baser son discours sur une stratégie de lutte qui appelle un appui des populations paysannes,ouvrières et indigènes et leur insurrection populaire,alors qu’il utilise l’extorsion et la terreur psychologique contre la population civile.
Quand au thème de la paix , on se trouve sur un «terrain miné» . En effet les exigences des deux acteurs de la guerre exigent un certain degré de confiance mutuelle qui s’est perdu et qui peut-être n’a jamais existé. Le Gouvernement demande un cessez le feu et un désarmement, la guérilla affirme qu’elle ne signera pas une « paix romaine » qui serait celle des vaincus et des cimetières.
Si les FARC-EP ne croient pas que tant que les destins politiques de ce pays seront aux mains des partis de droite il ne peut y avoir de démocratie, si elle ne fait pas confiance aux éventuelles garanties de sécurité que lui offrirait l’Etat dans le cas où serait proposé un processus de réinsertion (crainte légitime après l’extermination et la persécution des membres de l’Union Patriotique, bras politique de la FARC-EP, qui en toute légalité tenta de s’ouvrir un espace sur la scène politique du pays) et si elle ne paraît pas désireuse de négocier une issue pacifique à la guerre intestine dans la quelle la Colombie se débat, quelle autre voie leur reste-t-il pour arriver au pouvoir, si ce n’est celle de s’imposer militairement par la terreur et la confrontation directe avec l’Etat qui encercle la société civile ?
A.M |