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puntodefuga
jeudi 22 juin 2006, a 18:31
La puissance des Etats-Unis en Amérique Latine : de la Doctrine Monroe à la "prise en charge" du Canal de Panama

  par Angélica Montes

 

En 1823 les Etats-Unis vont faire connaître au monde la Doctrine Monroe qu’on peut essayer de simplifier à travers le slogan «l'Amérique pour les Américains ». Cette doctrine va marquer les relations politiques et économiques entre cette puissance et l’Amérique Centrale et les Caraïbes tout au long de la dernière moitié du XIXème siècle et une grande partie du XXème.

 

Grosso modo, on peut affirmer que les premières manifestations de la puissance de ce pays et de celle de sa doctrine seront la révolution mexicaine en 1848, l’intervention à Cuba de 1898, puis «la prise en charge » du Canal de Panama (1912), l'invasion de Haïti (1915) et de l'Amérique Centrale (Nicaragua de 1925 à 1933), et plus tard sa lutte contre le communisme cubain (1959).

 

Quels ont été à l’époque les arguments politiques pour justifier l'intervention dans la vie politique des différents pays de la région et quelles en ont été les conséquences ? Peut-on dire que la construction du Canal interocéanique de Panama est du point de vue géostratégique et géopolitique l’une des plus importantes réussites que la Doctrine Monroe ait eue dans la région durant cette période ? Est-ce que l’intervention américaine dans cette partie de l’Amérique hispanique rentre dans la logique de “la Destinée Manifeste" ? Celle-ci représente-t-elle l’exemple le plus clair de l’unilatéralisme et/ou paternalisme politique que vont exercer les Etats-Unis sans résistance tout long de ces décennies ?

 

Répondre à ces questions, du point de vue historique demande d’abord de connaître les arguments politiques et idéologiques derrière l'interventionnisme des Etats-Unis : les enjeux des doctrines et/ou théories politiques qui domineront cette période vis-à-vis de la région, puis les antécédents historiques de la construction du Canal et ses conséquences politico-commerciales immédiates. Nous verrons, finalement, comment la voie d’eau de Panama aide le pays du nord à avoir la compétitivité commerciale requise pour devenir géopolitiquement et stratégiquement une puissance face aux républiques hispaniques.

 

I.                   Aspects géopolitiques et idéologiques

 

Si on fait une lecture panoramique de l’histoire de la période on constate que la présence des puissances européennes en Amérique hispanique était très discrète et moins protagoniste que celle des Etats-Unis. Justement cette jeune République devient le «pays phare » de cette partie de l'hémisphère occidental. Sur ce point, si pendant les années 60 et 80 cette sorte de néoimpérialisme nord-américain que doit vivre l’Amérique latine sera justifiée dans la logique du conflit Est-Ouest, on se pose, bien entendu, la question de savoir quelles furent les raisons ayant favorisé les premières interventions des Etats-Unis en l’Amérique hispanique à la veille du XXème siècle.

 

Au début du XIXème siècle on assiste à l’effondrement de l'empire espagnol. En 1815, après la fin en Europe des guerres napoléoniennes, Fernand VII récupère son royaume. Il semblait alors que l'Espagne, membre de la Sainte-Alliance, aurait pu avoir l’aide des puissances européennes pour défendre en Amérique du Sud l’ordre menacé par les révolutionnaires qui ont profité du «vide du pouvoir » pour faire aboutir leur «entreprise libératrice». Il n’en fut rien. La Grande-Bretagne était intéressée par les jeunes Républiques et par l'immense marché que lui offrait «l'Amérique libre ». Les Anglais vont avoir une sympathie agissante pour la cause des insurgés : armes et capitaux ne manquèrent pas, grâce à elle, aux Créoles révoltés. Ne souhaitant pas s’engager dans des conflits sanglants, l'Angleterre ne cherchera pas une domination politique ; son intérêt est plutôt économique, c’est la raison pour laquelle elle restera «cautelosa » (HALPERIN Tulio, 1986, p. 170)[1].

 

Du côté de la France[2], celle ci ne représentait pas une menace pour les Britanniques étant donné qu'elle avait conservé avec l’Amérique son commerce de produits de luxes et d’aliments de la Méditerranée, remplaçant l’Espagne, qui par ailleurs était plongée dans une situation difficile. La France et L’Espagne vont garder un rapport commercial important avec les anciennes colonies mais jamais il ne reviendra à la splendeur du passé. L’Angleterre sera le micro pouvoir extérieur qui gravite dans la révolution hispano-américaine.

 

a)         La Doctrine Monroe : La première approche que l'on peut faire quand on pense aux relations entre l’Amérique hispanique et les Etats-Unis à la veille du XXème siècle est qu'il s’agit d’une relation animée d’abord par une stratégie géopolitique qui cherchait à empêcher les risques de menaces des puissances européennes sur leurs territoires et hémisphère, dans un cadre sécuritaire ayant besoin de frontières sûres, mais également par intérêt de consolider leurs commerces.

 

Lorsqu’on prend en compte le fait qu’à cette époque la vie politique de l’Amérique hispanique, son unité, était fragile : à cause des luttes internes pour le pouvoir politique (d’abord entre clans de familles, puis pour les «caudillismes»), d'une économie faible, mais aussi du fait de l’instabilité des relations interaméricaines[3], on confirme que le cadre était approprié pour la mise en place sans résistance de la puissance du pays nord-américain. L’apparition sur la scène de la jeune République nord-américaine sera ainsi décisive pour l’avenir de l’ensemble des pays latino-américains.

 

1.         Après une position neutre vis-à-vis des événements de l’Amérique hispanique (pendant les premières années de révolution du XIXème siècle les Etats-Unis étaient plus intéressés par la sécurisation de leur territoire), le président Monroe affirme en 1823 sa doctrine selon laquelle «les continents américains en raison de la condition libre et indépendante qu’ils se sont attribuée et qu’ils maintiennent, ne doivent plus être considérés comme l’objet d’une future colonisation par une puissance européenne (...) nous considérerons toute tentative de leur part d’étendre leur système à une quelconque portion de cet hémisphère comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité» (ARTAUD Denis, 1995, p.13).

 

On peut comprendre cette phrase comme leur séparation de l’Europe (isolation), c’est-à-dire une déclaration unilatérale qui envisage l’extension de sa politique d’isolation dans la région ; l’appartenance à l'hémisphère occidental et le refus des alliances contraignantes.

 

2.         Les conséquences d’une telle déclaration vont se révéler avec force des années après, au moment où les Etats-Unis vont agrandir leur territoire, non seulement au centre-ouest du pays mais aussi lors de l’acquisition de territoires limitrophes ou frontaliers. Entre 1845 et 1848 les Etats-Unis occuperont par la force des régions au sud-ouest : la Californie, le nouveau Mexique et le Texas. En 1861 ils achètent l’Alaska aux Russes. Bien avant, en 1803, la France leur avait vendu la Louisiane. Il existait une justification pour l'appropriation de tous ces territoires, qui était qu’ils estimaient ces acquisitions nécessaires pour garder la paix et la sécurité de leur pays mais aussi pour empêcher les menaces des autres puissances, notamment celles de l’Angleterre.

 

Les choses iront plus loin quand, après la guerre de Sécession, et après avoir également achevé la conquête de l’Ouest, l’Amérique du Nord prend conscience de sa puissance et se tourne vers le Sud: Ainsi les Etats-Unis interviennent en 1898 à Cuba contre l’Espagne en argumentant que cette intervention «s'appuie sur des motifs raisonnables, en accord avec les grands principes humanitaires et les nombreux précédents historiques dans lesquels des Etats voisins sont intervenus ; pour arrêter des sacrifices inutiles au cours de conflits sanglants qui se déroulaient sur leurs frontières » (KASPI André, 1986, p.236. Déclaration du président W. McKinley)

 

Une «petite guerre » de trois mois qui laissera Cuba sous la protection des Etats-Unis (amendement Platt, 1901) pour préserver l'indépendance de ce pays. Et qui par ailleurs vendra ou donnera - comme faisant partie des accords- un bail aux Etats-Unis sur le territoire nécessaire à l’établissement de dépôt de charbon ou de stations navales dans certains points déterminés (ainsi naît Guantanamo).

 

On peut bien penser que la «protection » de Cuba, l'invasion d'Haïti (1915), l’aide à l'indépendance du Panama (1904) ainsi que du Nicaragua (1923-33) ont eu comme fondement les intérêts géostratégiques de sécurité, car les Caraïbes et l’Amérique centrale sont la troisième frontière des Etats-Unis après l’Atlantique et le Pacifique. En cas de conflit la mer des Caraïbes se transforme en serrure : «de ce qu’aucune menace ne pèse sur elle, dépend, pour le gouvernement américain, la liberté d’intervenir là où il le juge nécessaire » (ARTAUD Denis, Ibid, p.8). Dans les cas particuliers du Nicaragua et du Panama l'intérêt était très économique car les Américains vont essayer de construire un canal interocéanique pour contrôler l’ensemble du commerce.

 

b)         La destinée manifeste : Si on va plus loin on trouve d'autres vues sur l'expansionnisme américain, exprimées par une idéologie «anglo-saxonne » qui défend l’idée d’un messianisme politique selon laquelle l’Amérique naît pour accomplir un destin donné par Dieu de «civiliser le monde » et «bâtir l'empire du mal ».

 

1.         Cette idée est exposée en détail par la théorie de la Destinée Manifeste. Celle-ci, d’après le journaliste  John O’Sullivan (1845)[4], affirme que «conformément aux desseins manifestes du ciel, l’Amérique aurait été vouée dès ses origines à remplir une mission particulière dans le nouveau monde comme dans le concert moderne des nations et à devenir un pays phare chargé d'éclairer l’univers » (cité par PORTES J, 2000, p.119). Cette interprétation très ferme reflète l’esprit du temps et d’une idéologie définie essentiellement en termes de hiérarchie raciale, née de la lutte pour affirmer, région après région, leur suprématie sur les autres nationalités et groupes ethniques et qui d’ailleurs aide à expliquer la guerre contre le Mexique pour le Texas en 1845, contre les indigènes, la guerre de Sécession en 1860-64, l’attitude envers les noirs du sud, comme un trait de cette mentalité raciste.

 

 

2.         Il est important de regarder cet aspect précis de la vie politique du pays, car loin d’être effacée, l’idée de «la destinée manifeste » sera très répandue au milieu du XIXème siècle : elle articulera la politique étrangère. Au moins pour une partie de l’élite politique puritaine du pays, l’acquisition de l’Alaska en 1847 est possible car le territoire n’est peuplé que d’indiens, le même argument racial joue pour les cas de Cuba, Puerto Rico et des Philippines (PORTES Jacque, 2000, p. 125). Dans cette logique la supériorité envers les peuples voisins répond au «droit naturel » de sa mission civilisatrice en tant que race supérieure anglo-saxonne à part. Il ne faut pas oublier qu’une sorte de darwinisme politique et culturel envahira la pensée politique de ce siècle. La thèse darwinienne de l’évolutionnisme (L’origine des espèces publiée en 1859) sera pain béni pour tous ceux qui argumentent en faveur d’un impérialisme missionnaire.

 

L’Amérique du Nord deviendra la garante de la démocratie républicaine dans l’hémisphère, l’élue de Dieu pour créer un nouveau modèle de société. Le président Roosevelt lui-même combinera cette vision messianique dans sa politique étrangère avec celle de Monroe : du point de vue de l’élite politique la vocation de la nation nord-américaine est de redevenir un phare d'espoir et un temple de la liberté pour l'humanité. Telle est la conception que doit avoir le Président des Etats-Unis lorsqu'il dirige le pays et qu'il négocie avec d'autres puissances. Il doit instaurer des formes de collaboration et d'accords qui soient conformes à cette conception.

 

II         Le canal de Panama

 

A la lumière de cette analyse et si on se plonge dans sa logique peut-on affirmer que le Canal de Panama est un autre «signe » de la Destinée Manifeste ?

 

a)         Les enjeux de la région : L’idée de construire un canal qui puisse unir les deux océans était déjà exposée par les Espagnols bien avant. Philippe II lui-même, pour contenir l'enthousiasme d'une partie de la population, aurait dit « el hombre no debe separar lo que Dios ha unido » et c'est avec cette citation religieuse de Saint Mathieu que le sujet du canal ne fut pas débattu durant deux siècles.

 

L’importance de cette frange de terre sera remise en question quelque temps plus tard par Humboldt qui montrera que toute la région était propice pour construire plusieurs voies «aquatiques », dont le Panama et le Nicaragua faisaient partie.

 

A l’époque du Libertador Bolivar, et même après sa mort, le thème sera encore une fois d’actualité. En 1846, face à la méfiance que réveillent les Anglais, la Nueva Granada donnera aux Etats-Unis la protection de l'isthme panaméen avec le traité Mallarino-Bidlack ; pour bien garantir « positiva y eficazmente la neutralidad del mencionado isthmo , con la mira de que, en ningun tiempo, sea interrumpido ni embarazado el libre transito de uno a otro mar ; y por consiguiente, se garantiza de la misma manera los derechos de soberania y propiedad que la Nueva Granada tiene y posee sobre dicho territorio »[5].  C'est-à-dire que les Etats-Unis promettent de respecter la souveraineté et les intérêts de la Nueva Granada sur le Canal.

 

L'intégrité du territoire assurée, les Etats-Unis ne s’opposeront pas à l’intention d’autres puissances de construire le canal si cela ne restreint pas l’usage de cette frange. En 1843 la Colombie propose à la France et à l’Angleterre la construction d’un canal dans la zone mais à condition de laisser la sécurité de la zone à ses propres troupes. Cela n’a pas marché. Des années plus tard les Etats-Unis vont laisser faire les Français : Napoléon III en 1878 choisira le constructeur du canal de Suez F. de Lesseps pour diriger les premiers travaux de construction du Canal.

 

Le résultat fut un échec pour l’un et l’autre. Les mauvaises conditions climatiques et les maladies tropicales se sont opposées à la machine du «progrès ». Lesseps tombera dans une débâcle financière (1889), et sera plongé dans un scandale politique plus connu à l’époque comme «l'affaire Panama » pour détournement d’argent avec la complicité de certains politiciens, l’ingénieur Lesseps sera emprisonné.

 

Finalement, c’est «grâce » à la guerre de Cuba contre l’Espagne (15 février 1898, sous la présidence de W. McKinley, à cause du bateau militaire cuirassé « Maine »)  que la nécessité stratégique de faire construire un canal permettant de réunir rapidement les troupes au moment du danger imposera l'actualité politique des Etats-Unis. Néanmoins, il faudra attendre la présidence de Roosevelt (1901) pour que le projet prenne forme, et c'est après une hésitation du congrès américain entre la voie du Nicaragua et celle de Panama que cette dernière sera finalement choisie.

 

1.         C'est dans le cadre d’une Colombie plongée dans une guerre civile par la lutte entre Libéraux et Conservateurs que la Colombie (avec José Manuel Marroquin à sa tête) et les Etats-Unis signeront le traité Herran-Hay après une longue négociation (1900-1903). Ce traité donnera aux nord-américains le contrôle à perpétuité du canal fluvial.

 

Le 12 août 1903 le congrès de la Colombie niera ce traité, en considérant que celui-ci attente à sa souveraineté et à ses intérêts, mais les séparatistes panaméens et les Américains ne vont pas accepter la décision. Avec l’appui du gouvernement des Etats-Unis Panama va réaliser sa séparation de la Gran Colombia qui sera déclarée le 3 novembre de la même année. Le 18 novembre un nouveau traité, le Hay-Brunau-Varilla, donnera aux Etats-Unis la souveraineté sur environ 10 kilomètres de chacune de ses rives ; ils payeront 10 millions de dollars.

 

Les Etats-Unis aidèrent Panama fut en stationnant leurs bateaux de guerre entre l’isthme et la partie continentale du pays pour empêcher l’entrée de troupes colombiennes. Cette «opération » s’est faite sans respecter le traité de 1846 (Mallarino-Bidlack). Puis, en vertu de cette violation des accords, l’administration Roosevelt construira le canal et des années plus tard le président dira « I took Panama » (1911), ce qui reste à pour les historiens colombiens la manifestation de force la plus brutale de l'impérialisme de cette administration.

 

2.         On avait dit auparavant que Roosevelt[6] avait combiné la vision messianique avec la doctrine Monroe pour orienter sa politique étrangère dans l'hémisphère, donc il s’agit dans le cadre de sa politique étrangère de combiner l'expansionnisme commercial (axe de son prédécesseur McKinley) avec une vision messianique selon laquelle la vocation de la nation nord-américaine est de devenir un phare d'espoir et un temple de la liberté pour l'humanité. On peut voir ainsi comment la politique extérieure est en grande partie une prolongation du caractère national d’un Etat.

 

La Doctrine du «gros bâton »de Roosevelt (parler doucement, et se munir d’un gros bâton) reste dans la mémoire historique des pays latino-américains comme l’époque à laquelle les problèmes se réglaient en envoyant l’infanterie de marine dans les Caraïbes pour accomplir son rôle de «policier international de l'hémisphère ». Le «corollaire de la doctrine Monroe » (1904) est la réaffirmation de cette vision : pas d’annexions, pas d’interventions de pays autres que les Etats-Unis.

 

           

b)         Les conséquences pour la région

 

1.         Déjà bien avant le traité de «concession » entre janvier et février 1855 cette «voie d’eau » avait permis le passage de 48 navires américains, 1200 passagers et 44.000 tonneaux Après le traité Herran-Hay commence une sorte d'américanisation des économies des pays proches du Canal. C’est le cas de la Colombie, où l'exploitation de charbon, pétrole, et de toute sorte d'énergie, sera très répandue : 90% de son marché d'importation sera dominé par les Etats-Unis. De la même façon, l’usage libre de la voie Panama permettait 30% d’exportation de fer et d’acier de plus que pour l'Angleterre, la France et l’Espagne. En 1881 commence «la bonansa bananera » qui laissera en 1899 le contrôle au pays du Nord, puis la United Fruit Company achète les droits à la Cand Company Anglaise.

 

Selon l’historien Kaspis, entre 1901 et 1905, l’économie des Etats-Unis augmente de 4% par an. Même si l’auteur affirme que l'origine de cette puissance économique se trouve dans les chemins fer et les migrations, il n'oublie pas que l’Amérique Centrale et les Caraïbes restent la priorité des priorités : les occasions d’y intervenir sont nombreuses (gouvernements instables, élections truquées, corruption généralisée, une économie sous-développée). L’arme financière est déterminante. De 1897 à 1914, les investissements américains en Amérique Latine sont multipliés par cinq : « La mer des Caraïbes – ajoute Kaspi - s’apparente à une Méditerranée américaine. Les plantations de cannes à sucre à Cuba sont entre les mains des Américains. L’United Fruit de Boston a acheté d’énormes superficies en Amérique Centrale, construit des routes, des ports, des chemins de fer qui servent au transport des bananes et d’autres produits tropicaux ». Cette croissance sera réalisée, aussi, grâce à l'éclatement de la Première Guerre Mondiale et au coup sérieux qu’elle porte à l’économie européenne.

 

2.         Les avantages à avoir le Canal sont plus clairs du point de vue géostratégique et géopolitique. Le Canal restera sur ce plan une pièce importante, non seulement parce que comme indiqué plus haut « De ce qu’aucune menace ne pèse sur elle [la région] dépend, pour le gouvernement américain, la liberté d’intervenir là où il le juge nécessaire, fût-ce à l’autre bout de la planète, dans le monde entier » (ARTAUD D, Ibid, p. 8), mais aussi parce que l’un des aspects intéressants de cette affaire du Canal est qu’à partir de ce moment la puissance nord-américaine envers ses voisins s’est mise en place sans masque.

 

D’ailleurs, ce contrôle permettait qu'alors que les pays « del cono sur » étaient envahis par une vague d'émigrants et avaient des rapports commerciaux renforcés, l’Amérique des Caraïbes et Centrale soit restée contrôlée par les Américains.

 

Cela ne signifie pas que « el cono sur » et les Etats-Unis n’aient pas eu de liens commerciaux à cette époque, mais que cette partie de l’Amérique n'était pas géostratégiquement intéressante, au moins pendant ces années. Cette situation changera plus tard, lorsque les relations internationales entre les puissances européennes et les Etats-Unis et entre celles-ci et l’Amérique Latine vont être marquées par le conflit Est-Ouest : la lutte contre le Communisme.

 

* *

Conclusion

 

L’argument pour justifier l’intervention des Etats-Unis dans la région durant le XIXème siècle était double : d’une partie l’idée de la sécurité nationale exprimée dans la Doctrine de Monroe et selon laquelle il était nécessaire de sécuriser l’ensemble de la région comme mesure préventive aux menaces des puissances européennes, et notamment de l'Angleterre. Il fallait trouver une serrure pour protéger le territoire et les intérêts. D’autre part l'idéologie anglo-saxonne (La Destiné Manifeste) suivant laquelle le peuple américain est destiné à devenir le pays phare, dont la mission est de civiliser et sauver l'hémisphère ; démontrer au monde la valeur d’un système politique fondé sur une ferme croyance en la dignité de l’homme.

 

Conformément à ces conceptions, la jeune République Nord Américaine aboutira à une entreprise colonisatrice caractérisée par l'interventionnisme dans la vie politique et économique des pays voisins. De nombreux exemples vont démontrer la puissance de ce pays, et celle de sa vision du monde : le Mexique, Cuba, Panama, Haïti, et le Nicaragua vont ressentir la main de fer de cette politique étrangère. Parmi tous les cas, celui du Canal de Panama est du point de vue géostratégie et géopolitique l’une des réussites les plus importantes car c'est grâce à cela que le pays du Nord arrivera à consolider un verrou contre la menace d'invasion des puissances européennes tout en assurant ses intérêts économiques dans les Caraïbes.

 

Toutefois, les changements en matière de politique étrangère que le monde occidental a vécu, suite aux deux Guerres Mondiales et à la Guerre Froide marquée par l'ascension du Communisme, justifient-ils l’intervention dans les affaires des pays de l’Amérique Latine ? Peut-on affirmer qu’en 1990, lorsque le communisme est "mort", en matière de politique étrangère les Etats-Unis sont revenus en arrière pour justifier leur puissance et leur interventionnisme à partir de cette vieille idée de la « destinée manifeste » (Unilatéralisme) ?. Les événements récents qui ont eu lieu en Irak sont-ils l’exemple de ce retour en arrière ?

 

 

 

NOTES

 

[1] Le traité Clayton-Bulwer en 1850 assure encore plus cette participation un peu trop discrète ; les Etats-Unis et l'Angleterre se sont engagés à ne dominer aucune partie de l’Amérique Centrale ; ni à disposer de fortifications sur aucun canal dans l’ensemble de la région, dans le cas où il s'en construirait (Lemaitre). Après 1901 le traité Hay-Pauncefote, qui fait une division expresse de "esferas de influencia", concède aux Etats-Unis la responsabilité de construire un canal interocéanique dans l'Isthme de Panama et de garantir la sécurité de la région. Ce fut un motif valable pour les Etats-Unis pour ne pas rentrer en conflit avec la Grande Bretagne.

[2] Même si les bouleversements que la France a connu entre 1789 et 1815 ont permis à l'Angleterre de prendre une avance économique certaine, la France entre elle aussi dans l'âge industriel, celui des charbonnages, de la machine à vapeur, des forges modernes, des grandes manufactures textiles et du chemin de fer. Le second Empire apparaît à cet égard comme une période décisive, surtout après 1860 : la démocratie a été confisquée, l'affairisme bat son plein, l'aventure coloniale entreprise en 1830 avec la conquête de l'Algérie se poursuit, mais le pays enregistre des transformations profondes et rapides qui vont en faire une puissance moderne : développement de l'industrie, création de banques et de grands magasins qui inaugurent le système de distribution moderne, remodelage urbain, extension importante du réseau de chemins de fer, politique de reboisement et de lutte contre l'érosion. Cependant, si l'essor économique est incontestable, le progrès social reste à la traîne et, dans cette première moitié du XIX siècle, les conditions de vie sont dures et la misère aiguë pour le prolétariat qui s'entasse dans les villes industrielles.

[3] Frontières mal fixées (Bresil – Argentine 1825-28, elle se termine par la création de l’Uruguay 1836) Chili-Argentine contre le dictateur Bolivien Santa Cruz, iniciateur d’une confédération Bolivo-Péruvienne. 1879-83 Guerre du pacifique entre le Pérou et la Bolivie d’une part, et le Chili, d’autre part ; pour l’exploitation des dêpots de nitrate au désert d’Atacama.

[4] Le 27 décembre 1845 cette journaliste de la « United States Magazine and Democratic Review », utilisara pour la première fois l’expression Destinée Manifeste.

[5] LEMAITRE Eduardo, El Canal de Panama y sus peripecias. http://www.lablaa.org/blaavirtual/letra-c/cpacific2

[6] Roosevelt sera très influencé par les idées du missionaire Josiah Strong qui a publié en 1885 « Our contry » où il affirme que les Anglo-Saxons ont pour mission d’evangéliser le monde et d’apporter à l’humanité la liberté civile.  (Kaspi, 1986, p. 240).

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Ouvrages ARTAUD, Denis, Les Etats-Unis et leur arrière-cour, Paris, Collection pluriel, 1995.

CLARY, Françoise. Ed, La Destinée Manifeste, Publications de L’Universite de Rouen, 2000.

CHAUNU, Pierre, Histoire de l’Amérique Latine, Paris, Collection Que sais-je. No.361, presse universitaire de France, 1946.

HALPERIN Tulio, Historia contemporánea de la América Latina, Madrid, Alianza editores; 1986.

KASPI, André, Les Américains: Naissence et essor des Etats-Unis: 1607-1945, Points Histoires, 1986.

PORTES Jacques, “Destinée Manifeste et frontières naturelles”, in La Destinée Manifeste, Op. Cité, p. 119

RICARD Serge, “Des aryens aux Cow-boys: Theorisation raciale et Destinée Manifeste”, in La Destinée Manifeste, Ibit, p. 63

STEPHEN, J & RANDALL, Aliados y Distantes, Tercer Mundo, 1992.

 

Revues, Presse  et Internet

BIRNBAUM Norman, “Aux racines du nationalime américain”, Le Monde Diplomatique, octobre, p.3, 2002.

Les Collection de l’Histoire, n° 7, février 2000.

GONZALEZ Fernan (2003, Juin), Notas de viaje sobre Venezuela y Colombia. [En ligne] 25http://www.lablaa.org/blaavirtual/letra-a/ameca1

LEMAITRE Eduardo (2003,juin), El Canal de Panamá y sus peripecias. [En ligne] 25http://www.lablaa.org/blaavirtual/letra-c/cpacific2

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L'auteur du site: Angélica Montes, Philosophe colombienne. Spécialiste en philosophie politique, actuellement en doctorat à Paris VIII.
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