Les cyber espaces sont-ils des lieux d'aliénation de la pensée? Pour ceux qui regardent avec une profonde méfiance la technologie et ses nouveaux adeptes, et voient en celle-ci une matrice qui menace la pensée critique, il ne fait aucun doute qu'internet, ses forums de discussion, ses blogs et son Facebook sont les « nouveaux camps de concentration mentale » (Jacques Cheminade, président de Solidarité et Progrès).
En Grèce antique les hommes de la Polis firent de l'Agora l'espace physique où se déroulait la vie sociale, politique et commerciale des Grecs. Près de la Stoi Poikilé la libre prise de parole était la norme. L' « amour » du dialogue public et direct entre les dépositaires de la direction des affaires publiques se transmit aux Romains, qui firent du Forum l'équivalent de l'Agora grec.
Durant les XVII et XVIIIèmes siècles les Salons littéraires seront le cadre du débat entre les intellectuels ; artistes, philosophes et humanistes de l'époque. C'est dans ces salons que se décidèrent certaines batailles décisives qui permirent le changement de la vie politique et sociale de l'Europe des encyclopédistes et les Lumières.
Ces pratiques paraissent lointaines et dépassées à une nouvelle génération d'intellectuels et de citoyens, qui embrassent sans restriction la technologie informatique. La dernière décennie a fait des espaces virtuels tels que les blogs, les forums de discussion et récemment Second Life ou Facebook les nouveaux canaux de discussion par lesquels s'expriment les opinions politiques, les préférences culturelles, sexuelles et religieuses des participants.
Cet espace non “territorialisé” et immatériel offre l'exercice d'une liberté sans limites qui en certaines occasion peut aboutir à la tyrannie de la majorité et à l'abus. Tyrannie d'une opinion qui s'impose aux majorités à partir de la légitimité quantitative qui peut accompagner une mesure ou une cause soutenue depuis le cyber espace ; abus puisque presque tout peut être dit sans contrôle et sans loi, étant donné qu'il n'existe pour le moment pas de législation qui puisse contrôler ce qui se passe dans ces cadres virtuels.
Face à cela il n'est pas absurde de supposer le danger de l'existence d'une sorte de toile d'araignée d'informations partagées, dans laquelle il est possible de filtrer les goûts, tendances, militances et styles de vie de tous ceux qui sont connectés aux réseaux.
C'est cette crainte qui amène à considérer que les « toiles d'araignée virtuelles » comme Facebook sont des espèces de camps de concentration des esprits dans lesquels tout traso est récupéré et archivé, toute parole que nous écrivons reste enregistrée dans la matrice du réseau, ce grand Autre numérique. Devons-nous voir en tout cela le retour du Big Brother auquel nous serions en train de nous soumettre sans résistance ? Un nouveau panoptique au service des agences d'information de sécurité nationale du monde ? Un centre de commercialisation de produits de consommation à travers la publicité ciblée qui circule sans cesse ?
L'interactivité des espaces de discussion virtuels a été saluée comme la possibilité de réunion le monde dans une aldea globale et redoutée comme la fin des relations interpersonnelles et authentiques. Le chemin vers l'unidimensionnalité de la pensée et la réification de la vie intérieure de l'homme d'aujourd'hui. Le cinéma a proposé un exemple de cette situation à travers la trilogie de Matrix (1999) dans laquelle les individus sont instrumentalisés, convertis en la source d'énergie qui alimente le réseau qui en contrepartie leur offre le virtuel pour échapper au réel.
Sans tomber dans un discours apocalyptique qui prône le syndrome de « 1984 » (G. Orwell) ou la théorie du complot de Matrix on ne peut ignorer que les nouveaux espaces de discussion virtuelle présentent un paradoxe : la connexion sans frontières et sans intermédiaires entre des milliers de personnes qui discutent de sujets divers peut, d'un côté, servir à mobiliser sur des causes d'intérêt général, mais crée, d'un autre côté, la possibilité d'être repéré et étiqueté comme terroristes, militants extrémistes, etc., puisque nos opinions sont véhiculées et peuvent être connues de toute personne qui a accès au net. N'oublions pas que depuis 2001 la politique de sécurité nationale domine la cadre politique des Etats occidentaux, et qu'elle imprègne les discussions sur des aspects essentiels de l'existence politique et sociale de nos sociétés. Dans cette paranoïa de la « chasse » au terrorisme toute parole et toute discussion qui peut être suspectée de terrorisme, de trahison ou d'offense peut entraîner des poursuites. Dans ces circonstances, sommes-nous véritablement libres de discuter sans limites et sans censure dans les espaces de discussion virtuelle ? où se situe la limite à ne pas franchir quand on participe à ces espaces ?
Angélica Montes |