| jeudi 22 juin 2006, a 18:31 |
| La puissance des Etats-Unis en Amérique Latine : de la Doctrine Monroe à la "prise en charge" du Canal de Panama |
par Angélica Montes
En 1823 les Etats-Unis vont faire connaître au monde la Doctrine Monroe qu’on peut essayer de simplifier à travers le slogan «l'Amérique pour les Américains ». Cette doctrine va marquer les relations politiques et économiques entre cette puissance et l’Amérique Centrale et les Caraïbes tout au long de la dernière moitié du XIXème siècle et une grande partie du XXème.
Grosso modo, on peut affirmer que les premières manifestations de la puissance de ce pays et de celle de sa doctrine seront la révolution mexicaine en 1848, l’intervention à Cuba de 1898, puis «la prise en charge » du Canal de Panama (1912), l'invasion de Haïti (1915) et de l'Amérique Centrale (Nicaragua de 1925 à 1933), et plus tard sa lutte contre le communisme cubain (1959).
Quels ont été à l’époque les arguments politiques pour justifier l'intervention dans la vie politique des différents pays de la région et quelles en ont été les conséquences ? Peut-on dire que la construction du Canal interocéanique de Panama est du point de vue géostratégique et géopolitique l’une des plus importantes réussites que la Doctrine Monroe ait eue dans la région durant cette période ? Est-ce que l’intervention américaine dans cette partie de l’Amérique hispanique rentre dans la logique de “la Destinée Manifeste" ? Celle-ci représente-t-elle l’exemple le plus clair de l’unilatéralisme et/ou paternalisme politique que vont exercer les Etats-Unis sans résistance tout long de ces décennies ?
Répondre à ces questions, du point de vue historique demande d’abord de connaître les arguments politiques et idéologiques derrière l'interventionnisme des Etats-Unis : les enjeux des doctrines et/ou théories politiques qui domineront cette période vis-à-vis de la région, puis les antécédents historiques de la construction du Canal et ses conséquences politico-commerciales immédiates. Nous verrons, finalement, comment la voie d’eau de Panama aide le pays du nord à avoir la compétitivité commerciale requise pour devenir géopolitiquement et stratégiquement une puissance face aux républiques hispaniques.
I. Aspects géopolitiques et idéologiques
Si on fait une lecture panoramique de l’histoire de la période on constate que la présence des puissances européennes en Amérique hispanique était très discrète et moins protagoniste que celle des Etats-Unis. Justement cette jeune République devient le «pays phare » de cette partie de l'hémisphère occidental. Sur ce point, si pendant les années 60 et 80 cette sorte de néoimpérialisme nord-américain que doit vivre l’Amérique latine sera justifiée dans la logique du conflit Est-Ouest, on se pose, bien entendu, la question de savoir quelles furent les raisons ayant favorisé les premières interventions des Etats-Unis en l’Amérique hispanique à la veille du XXème siècle.
Au début du XIXème siècle on assiste à l’effondrement de l'empire espagnol. En 1815, après la fin en Europe des guerres napoléoniennes, Fernand VII récupère son royaume. Il semblait alors que l'Espagne, membre de la Sainte-Alliance, aurait pu avoir l’aide des puissances européennes pour défendre en Amérique du Sud l’ordre menacé par les révolutionnaires qui ont profité du «vide du pouvoir » pour faire aboutir leur «entreprise libératrice». Il n’en fut rien. La Grande-Bretagne était intéressée par les jeunes Républiques et par l'immense marché que lui offrait «l'Amérique libre ». Les Anglais vont avoir une sympathie agissante pour la cause des insurgés : armes et capitaux ne manquèrent pas, grâce à elle, aux Créoles révoltés. Ne souhaitant pas s’engager dans des conflits sanglants, l'Angleterre ne cherchera pas une domination politique ; son intérêt est plutôt économique, c’est la raison pour laquelle elle restera «cautelosa » (HALPERIN Tulio, 1986, p. 170)[1].
Du côté de la France[2], celle ci ne représentait pas une menace pour les Britanniques étant donné qu'elle avait conservé avec l’Amérique son commerce de produits de luxes et d’aliments de la Méditerranée, remplaçant l’Espagne, qui par ailleurs était plongée dans une situation difficile. La France et L’Espagne vont garder un rapport commercial important avec les anciennes colonies mais jamais il ne reviendra à la splendeur du passé. L’Angleterre sera le micro pouvoir extérieur qui gravite dans la révolution hispano-américaine.
a) La Doctrine Monroe : La première approche que l'on peut faire quand on pense aux relations entre l’Amérique hispanique et les Etats-Unis à la veille du XXème siècle est qu'il s’agit d’une relation animée d’abord par une stratégie géopolitique qui cherchait à empêcher les risques de menaces des puissances européennes sur leurs territoires et hémisphère, dans un cadre sécuritaire ayant besoin de frontières sûres, mais également par intérêt de consolider leurs commerces.
Lorsqu’on prend en compte le fait qu’à cette époque la vie politique de l’Amérique hispanique, son unité, était fragile : à cause des luttes internes pour le pouvoir politique (d’abord entre clans de familles, puis pour les «caudillismes»), d'une économie faible, mais aussi du fait de l’instabilité des relations interaméricaines[3], on confirme que le cadre était approprié pour la mise en place sans résistance de la puissance du pays nord-américain. L’apparition sur la scène de la jeune République nord-américaine sera ainsi décisive pour l’avenir de l’ensemble des pays latino-américains.
1. Après une position neutre vis-à-vis des événements de l’Amérique hispanique (pendant les premières années de révolution du XIXème siècle les Etats-Unis étaient plus intéressés par la sécurisation de leur territoire), le président Monroe affirme en 1823 sa doctrine selon laquelle «les continents américains en raison de la condition libre et indépendante qu’ils se sont attribuée et qu’ils maintiennent, ne doivent plus être considérés comme l’objet d’une future colonisation par une puissance européenne (...) nous considérerons toute tentative de leur part d’étendre leur système à une quelconque portion de cet hémisphère comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité» (ARTAUD Denis, 1995, p.13).
On peut comprendre cette phrase comme leur séparation de l’Europe (isolation), c’est-à-dire une déclaration unilatérale qui envisage l’extension de sa politique d’isolation dans la région ; l’appartenance à l'hémisphère occidental et le refus des alliances contraignantes.
2. Les conséquences d’une telle déclaration vont se révéler avec force des années après, au moment où les Etats-Unis vont agrandir leur territoire, non seulement au centre-ouest du pays mais aussi lors de l’acquisition de territoires limitrophes ou frontaliers. Entre 1845 et 1848 les Etats-Unis occuperont par la force des régions au sud-ouest : la Californie, le nouveau Mexique et le Texas. En 1861 ils achètent l’Alaska aux Russes. Bien avant, en 1803, la France leur avait vendu la Louisiane. Il existait une justification pour l'appropriation de tous ces territoires, qui était qu’ils estimaient ces acquisitions nécessaires pour garder la paix et la sécurité de leur pays mais aussi pour empêcher les menaces des autres puissances, notamment celles de l’Angleterre.
Les choses iront plus loin quand, après la guerre de Sécession, et après avoir également achevé la conquête de l’Ouest, l’Amérique du Nord prend conscience de sa puissance et se tourne vers le Sud: Ainsi les Etats-Unis interviennent en 1898 à Cuba contre l’Espagne en argumentant que cette intervention «s'appuie sur des motifs raisonnables, en accord avec les grands principes humanitaires et les nombreux précédents historiques dans lesquels des Etats voisins sont intervenus ; pour arrêter des sacrifices inutiles au cours de conflits sanglants qui se déroulaient sur leurs frontières » (KASPI André, 1986, p.236. Déclaration du président W. McKinley)
Une «petite guerre » de trois mois qui laissera Cuba sous la protection des Etats-Unis (amendement Platt, 1901) pour préserver l'indépendance de ce pays. Et qui par ailleurs vendra ou donnera - comme faisant partie des accords- un bail aux Etats-Unis sur le territoire nécessaire à l’établissement de dépôt de charbon ou de stations navales dans certains points déterminés (ainsi naît Guantanamo).
On peut bien penser que la «protection » de Cuba, l'invasion d'Haïti (1915), l’aide à l'indépendance du Panama (1904) ainsi que du Nicaragua (1923-33) ont eu comme fondement les intérêts géostratégiques de sécurité, car les Caraïbes et l’Amérique centrale sont la troisième frontière des Etats-Unis après l’Atlantique et le Pacifique. En cas de conflit la mer des Caraïbes se transforme en serrure : «de ce qu’aucune menace ne pèse sur elle, dépend, pour le gouvernement américain, la liberté d’intervenir là où il le juge nécessaire » (ARTAUD Denis, Ibid, p.8). Dans les cas particuliers du Nicaragua et du Panama l'intérêt était très économique car les Américains vont essayer de construire un canal interocéanique pour contrôler l’ensemble du commerce.
b) La destinée manifeste : Si on va plus loin on trouve d'autres vues sur l'expansionnisme américain, exprimées par une idéologie «anglo-saxonne » qui défend l’idée d’un messianisme politique selon laquelle l’Amérique naît pour accomplir un destin donné par Dieu de «civiliser le monde » et «bâtir l'empire du mal ».
1. Cette idée est exposée en détail par la théorie de la Destinée Manifeste. Celle-ci, d’après le journaliste John O’Sullivan (1845)[4], affirme que «conformément aux desseins manifestes du ciel, l’Amérique aurait été vouée dès ses origines à remplir une mission particulière dans le nouveau monde comme dans le concert moderne des nations et à devenir un pays phare chargé d'éclairer l’univers » (cité par PORTES J, 2000, p.119). Cette interprétation très ferme reflète l’esprit du temps et d’une idéologie définie essentiellement en termes de hiérarchie raciale, née de la lutte pour affirmer, région après région, leur suprématie sur les autres nationalités et groupes ethniques et qui d’ailleurs aide à expliquer la guerre contre le Mexique pour le Texas en 1845, contre les indigènes, la guerre de Sécession en 1860-64, l’attitude envers les noirs du sud, comme un trait de cette mentalité raciste.
2. Il est important de regarder cet aspect précis de la vie politique du pays, car loin d’être effacée, l’idée de «la destinée manifeste » sera très répandue au milieu du XIXème siècle : elle articulera la politique étrangère. Au moins pour une partie de l’élite politique puritaine du pays, l’acquisition de l’Alaska en 1847 est possible car le territoire n’est peuplé que d’indiens, le même argument racial joue pour les cas de Cuba, Puerto Rico et des Philippines (PORTES Jacque, 2000, p. 125). Dans cette logique la supériorité envers les peuples voisins répond au «droit naturel » de sa mission civilisatrice en tant que race supérieure anglo-saxonne à part. Il ne faut pas oublier qu’une sorte de darwinisme politique et culturel envahira la pensée politique de ce siècle. La thèse darwinienne de l’évolutionnisme (L’origine des espèces publiée en 1859) sera pain béni pour tous ceux qui argumentent en faveur d’un impérialisme missionnaire.
L’Amérique du Nord deviendra la garante de la démocratie républicaine dans l’hémisphère, l’élue de Dieu pour créer un nouveau modèle de société. Le président Roosevelt lui-même combinera cette vision messianique dans sa politique étrangère avec celle de Monroe : du point de vue de l’élite politique la vocation de la nation nord-américaine est de redevenir un phare d'espoir et un temple de la liberté pour l'humanité. Telle est la conception que doit avoir le Président des Etats-Unis lorsqu'il dirige le pays et qu'il négocie avec d'autres puissances. Il doit instaurer des formes de collaboration et d'accords qui soient conformes à cette conception.
II Le canal de Panama
A la lumière de cette analyse et si on se plonge dans sa logique peut-on affirmer que le Canal de Panama est un autre «signe » de la Destinée Manifeste ?
a) Les enjeux de la région : L’idée de construire un canal qui puisse unir les deux océans était déjà exposée par les Espagnols bien avant. Philippe II lui-même, pour contenir l'enthousiasme d'une partie de la population, aurait dit « el hombre no debe separar lo que Dios ha unido » et c'est avec cette citation religieuse de Saint Mathieu que le sujet du canal ne fut pas débattu durant deux siècles.
L’importance de cette frange de terre sera remise en question quelque temps plus tard par Humboldt qui montrera que toute la région était propice pour construire plusieurs voies «aquatiques », dont le Panama et le Nicaragua faisaient partie.
A l’époque du Libertador Bolivar, et même après sa mort, le thème sera encore une fois d’actualité. En 1846, face à la méfiance que réveillent les Anglais, la Nueva Granada donnera aux Etats-Unis la protection de l'isthme panaméen avec le traité Mallarino-Bidlack ; pour bien garantir « positiva y eficazmente la neutralidad del mencionado isthmo , con la mira de que, en ningun tiempo, sea interrumpido ni embarazado el libre transito de uno a otro mar ; y por consiguiente, se garantiza de la misma manera los derechos de soberania y propiedad que la Nueva Granada tiene y posee sobre dicho territorio »[5]. C'est-à-dire que les Etats-Unis promettent de respecter la souveraineté et les intérêts de la Nueva Granada sur le Canal.
L'intégrité du territoire assurée, les Etats-Unis ne s’opposeront pas à l’intention d’autres puissances de construire le canal si cela ne restreint pas l’usage de cette frange. En 1843 la Colombie propose à la France et à l’Angleterre la construction d’un canal dans la zone mais à condition de laisser la sécurité de la zone à ses propres troupes. Cela n’a pas marché. Des années plus tard les Etats-Unis vont laisser faire les Français : Napoléon III en 1878 choisira le constructeur du canal de Suez F. de Lesseps pour diriger les premiers travaux de construction du Canal.
Le résultat fut un échec pour l’un et l’autre. Les mauvaises conditions climatiques et les maladies tropicales se sont opposées à la machine du «progrès ». Lesseps tombera dans une débâcle financière (1889), et sera plongé dans un scandale politique plus connu à l’époque comme «l'affaire Panama » pour détournement d’argent avec la complicité de certains politiciens, l’ingénieur Lesseps sera emprisonné.
Finalement, c’est «grâce » à la guerre de Cuba contre l’Espagne (15 février 1898, sous la présidence de W. McKinley, à cause du bateau militaire cuirassé « Maine ») que la nécessité stratégique de faire construire un canal permettant de réunir rapidement les troupes au moment du danger imposera l'actualité politique des Etats-Unis. Néanmoins, il faudra attendre la présidence de Roosevelt (1901) pour que le projet prenne forme, et c'est après une hésitation du congrès américain entre la voie du Nicaragua et celle de Panama que cette dernière sera finalement choisie.
1. C'est dans le cadre d’une Colombie plongée dans une guerre civile par la lutte entre Libéraux et Conservateurs que la Colombie (avec José Manuel Marroquin à sa tête) et les Etats-Unis signeront le traité Herran-Hay après une longue négociation (1900-1903). Ce traité donnera aux nord-américains le contrôle à perpétuité du canal fluvial.
Le 12 août 1903 le congrès de la Colombie niera ce traité, en considérant que celui-ci attente à sa souveraineté et à ses intérêts, mais les séparatistes panaméens et les Américains ne vont pas accepter la décision. Avec l’appui du gouvernement des Etats-Unis Panama va réaliser sa séparation de la Gran Colombia qui sera déclarée le 3 novembre de la même année. Le 18 novembre un nouveau traité, le Hay-Brunau-Varilla, donnera aux Etats-Unis la souveraineté sur environ 10 kilomètres de chacune de ses rives ; ils payeront 10 millions de dollars.
Les Etats-Unis aidèrent Panama fut en stationnant leurs bateaux de guerre entre l’isthme et la partie continentale du pays pour empêcher l’entrée de troupes colombiennes. Cette «opération » s’est faite sans respecter le traité de 1846 (Mallarino-Bidlack). Puis, en vertu de cette violation des accords, l’administration Roosevelt construira le canal et des années plus tard le président dira « I took Panama » (1911), ce qui reste à pour les historiens colombiens la manifestation de force la plus brutale de l'impérialisme de cette administration.
2. On avait dit auparavant que Roosevelt[6] avait combiné la vision messianique avec la doctrine Monroe pour orienter sa politique étrangère dans l'hémisphère, donc il s’agit dans le cadre de sa politique étrangère de combiner l'expansionnisme commercial (axe de son prédécesseur McKinley) avec une vision messianique selon laquelle la vocation de la nation nord-américaine est de devenir un phare d'espoir et un temple de la liberté pour l'humanité. On peut voir ainsi comment la politique extérieure est en grande partie une prolongation du caractère national d’un Etat.
La Doctrine du «gros bâton »de Roosevelt (parler doucement, et se munir d’un gros bâton) reste dans la mémoire historique des pays latino-américains comme l’époque à laquelle les problèmes se réglaient en envoyant l’infanterie de marine dans les Caraïbes pour accomplir son rôle de «policier international de l'hémisphère ». Le «corollaire de la doctrine Monroe » (1904) est la réaffirmation de cette vision : pas d’annexions, pas d’interventions de pays autres que les Etats-Unis.
b) Les conséquences pour la région
1. Déjà bien avant le traité de «concession » entre janvier et février 1855 cette «voie d’eau » avait permis le passage de 48 navires américains, 1200 passagers et 44.000 tonneaux Après le traité Herran-Hay commence une sorte d'américanisation des économies des pays proches du Canal. C’est le cas de la Colombie, où l'exploitation de charbon, pétrole, et de toute sorte d'énergie, sera très répandue : 90% de son marché d'importation sera dominé par les Etats-Unis. De la même façon, l’usage libre de la voie Panama permettait 30% d’exportation de fer et d’acier de plus que pour l'Angleterre, la France et l’Espagne. En 1881 commence «la bonansa bananera » qui laissera en 1899 le contrôle au pays du Nord, puis la United Fruit Company achète les droits à la Cand Company Anglaise.
Selon l’historien Kaspis, entre 1901 et 1905, l’économie des Etats-Unis augmente de 4% par an. Même si l’auteur affirme que l'origine de cette puissance économique se trouve dans les chemins fer et les migrations, il n'oublie pas que l’Amérique Centrale et les Caraïbes restent la priorité des priorités : les occasions d’y intervenir sont nombreuses (gouvernements instables, élections truquées, corruption généralisée, une économie sous-développée). L’arme financière est déterminante. De 1897 à 1914, les investissements américains en Amérique Latine sont multipliés par cinq : « La mer des Caraïbes – ajoute Kaspi - s’apparente à une Méditerranée américaine. Les plantations de cannes à sucre à Cuba sont entre les mains des Américains. L’United Fruit de Boston a acheté d’énormes superficies en Amérique Centrale, construit des routes, des ports, des chemins de fer qui servent au transport des bananes et d’autres produits tropicaux ». Cette croissance sera réalisée, aussi, grâce à l'éclatement de la Première Guerre Mondiale et au coup sérieux qu’elle porte à l’économie européenne.
2. Les avantages à avoir le Canal sont plus clairs du point de vue géostratégique et géopolitique. Le Canal restera sur ce plan une pièce importante, non seulement parce que comme indiqué plus haut « De ce qu’aucune menace ne pèse sur elle [la région] dépend, pour le gouvernement américain, la liberté d’intervenir là où il le juge nécessaire, fût-ce à l’autre bout de la planète, dans le monde entier » (ARTAUD D, Ibid, p. 8), mais aussi parce que l’un des aspects intéressants de cette affaire du Canal est qu’à partir de ce moment la puissance nord-américaine envers ses voisins s’est mise en place sans masque.
D’ailleurs, ce contrôle permettait qu'alors que les pays « del cono sur » étaient envahis par une vague d'émigrants et avaient des rapports commerciaux renforcés, l’Amérique des Caraïbes et Centrale soit restée contrôlée par les Américains.
Cela ne signifie pas que « el cono sur » et les Etats-Unis n’aient pas eu de liens commerciaux à cette époque, mais que cette partie de l’Amérique n'était pas géostratégiquement intéressante, au moins pendant ces années. Cette situation changera plus tard, lorsque les relations internationales entre les puissances européennes et les Etats-Unis et entre celles-ci et l’Amérique Latine vont être marquées par le conflit Est-Ouest : la lutte contre le Communisme.
* *
Conclusion
L’argument pour justifier l’intervention des Etats-Unis dans la région durant le XIXème siècle était double : d’une partie l’idée de la sécurité nationale exprimée dans la Doctrine de Monroe et selon laquelle il était nécessaire de sécuriser l’ensemble de la région comme mesure préventive aux menaces des puissances européennes, et notamment de l'Angleterre. Il fallait trouver une serrure pour protéger le territoire et les intérêts. D’autre part l'idéologie anglo-saxonne (La Destiné Manifeste) suivant laquelle le peuple américain est destiné à devenir le pays phare, dont la mission est de civiliser et sauver l'hémisphère ; démontrer au monde la valeur d’un système politique fondé sur une ferme croyance en la dignité de l’homme.
Conformément à ces conceptions, la jeune République Nord Américaine aboutira à une entreprise colonisatrice caractérisée par l'interventionnisme dans la vie politique et économique des pays voisins. De nombreux exemples vont démontrer la puissance de ce pays, et celle de sa vision du monde : le Mexique, Cuba, Panama, Haïti, et le Nicaragua vont ressentir la main de fer de cette politique étrangère. Parmi tous les cas, celui du Canal de Panama est du point de vue géostratégie et géopolitique l’une des réussites les plus importantes car c'est grâce à cela que le pays du Nord arrivera à consolider un verrou contre la menace d'invasion des puissances européennes tout en assurant ses intérêts économiques dans les Caraïbes.
Toutefois, les changements en matière de politique étrangère que le monde occidental a vécu, suite aux deux Guerres Mondiales et à la Guerre Froide marquée par l'ascension du Communisme, justifient-ils l’intervention dans les affaires des pays de l’Amérique Latine ? Peut-on affirmer qu’en 1990, lorsque le communisme est "mort", en matière de politique étrangère les Etats-Unis sont revenus en arrière pour justifier leur puissance et leur interventionnisme à partir de cette vieille idée de la « destinée manifeste » (Unilatéralisme) ?. Les événements récents qui ont eu lieu en Irak sont-ils l’exemple de ce retour en arrière ?
NOTES
[1] Le traité Clayton-Bulwer en 1850 assure encore plus cette participation un peu trop discrète ; les Etats-Unis et l'Angleterre se sont engagés à ne dominer aucune partie de l’Amérique Centrale ; ni à disposer de fortifications sur aucun canal dans l’ensemble de la région, dans le cas où il s'en construirait (Lemaitre). Après 1901 le traité Hay-Pauncefote, qui fait une division expresse de "esferas de influencia", concède aux Etats-Unis la responsabilité de construire un canal interocéanique dans l'Isthme de Panama et de garantir la sécurité de la région. Ce fut un motif valable pour les Etats-Unis pour ne pas rentrer en conflit avec la Grande Bretagne.
[2] Même si les bouleversements que la France a connu entre 1789 et 1815 ont permis à l'Angleterre de prendre une avance économique certaine, la France entre elle aussi dans l'âge industriel, celui des charbonnages, de la machine à vapeur, des forges modernes, des grandes manufactures textiles et du chemin de fer. Le second Empire apparaît à cet égard comme une période décisive, surtout après 1860 : la démocratie a été confisquée, l'affairisme bat son plein, l'aventure coloniale entreprise en 1830 avec la conquête de l'Algérie se poursuit, mais le pays enregistre des transformations profondes et rapides qui vont en faire une puissance moderne : développement de l'industrie, création de banques et de grands magasins qui inaugurent le système de distribution moderne, remodelage urbain, extension importante du réseau de chemins de fer, politique de reboisement et de lutte contre l'érosion. Cependant, si l'essor économique est incontestable, le progrès social reste à la traîne et, dans cette première moitié du XIX siècle, les conditions de vie sont dures et la misère aiguë pour le prolétariat qui s'entasse dans les villes industrielles.
[3] Frontières mal fixées (Bresil – Argentine 1825-28, elle se termine par la création de l’Uruguay 1836) Chili-Argentine contre le dictateur Bolivien Santa Cruz, iniciateur d’une confédération Bolivo-Péruvienne. 1879-83 Guerre du pacifique entre le Pérou et la Bolivie d’une part, et le Chili, d’autre part ; pour l’exploitation des dêpots de nitrate au désert d’Atacama.
[4] Le 27 décembre 1845 cette journaliste de la « United States Magazine and Democratic Review », utilisara pour la première fois l’expression Destinée Manifeste.
[5] LEMAITRE Eduardo, El Canal de Panama y sus peripecias. http://www.lablaa.org/blaavirtual/letra-c/cpacific2
[6] Roosevelt sera très influencé par les idées du missionaire Josiah Strong qui a publié en 1885 « Our contry » où il affirme que les Anglo-Saxons ont pour mission d’evangéliser le monde et d’apporter à l’humanité la liberté civile. (Kaspi, 1986, p. 240).
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages ARTAUD, Denis, Les Etats-Unis et leur arrière-cour, Paris, Collection pluriel, 1995.
CLARY, Françoise. Ed, La Destinée Manifeste, Publications de L’Universite de Rouen, 2000.
CHAUNU, Pierre, Histoire de l’Amérique Latine, Paris, Collection Que sais-je. No.361, presse universitaire de France, 1946.
HALPERIN Tulio, Historia contemporánea de la América Latina, Madrid, Alianza editores; 1986.
KASPI, André, Les Américains: Naissence et essor des Etats-Unis: 1607-1945, Points Histoires, 1986.
PORTES Jacques, “Destinée Manifeste et frontières naturelles”, in La Destinée Manifeste, Op. Cité, p. 119
RICARD Serge, “Des aryens aux Cow-boys: Theorisation raciale et Destinée Manifeste”, in La Destinée Manifeste, Ibit, p. 63
STEPHEN, J & RANDALL, Aliados y Distantes, Tercer Mundo, 1992.
Revues, Presse et Internet
BIRNBAUM Norman, “Aux racines du nationalime américain”, Le Monde Diplomatique, octobre, p.3, 2002.
Les Collection de l’Histoire, n° 7, février 2000.
GONZALEZ Fernan (2003, Juin), Notas de viaje sobre Venezuela y Colombia. [En ligne] 25http://www.lablaa.org/blaavirtual/letra-a/ameca1
LEMAITRE Eduardo (2003,juin), El Canal de Panamá y sus peripecias. [En ligne] 25http://www.lablaa.org/blaavirtual/letra-c/cpacific2
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| jeudi 15 juin 2006, a 09:13 |
| Angélica en librairie! |
Le n°4 de la revue Recherches Haïtiano-Antillaises vient de paraître chez l'Harmattan. Il est consacré à un dossier spécial : "La Caraïbe entre Histoire et Politique".
A lire en page 127, un article d'Angélica Montes : Identité et historiographie : le cas des noirs en Colombie.
www.librairieharmattan.com |
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| lundi 05 juin 2006, a 22:20 |
| L’eurocentrisme comme obstacle épistémologique |
Par Hugo Busso
La globalización en curso es, en primer término, la culminación de un proceso que comenzó con la constitución de América y la del capitalismo colonial/moderno y eurocentrado como un nuevo patrón de poder mundial. Uno de los ejes fundamentales de ese patrón de poder es la clasificación social de la población mundial sobre la idea de raza, una construcción mental que expresa la experiencia básica de la dominación colonial y desde entonces permea las dimensiones mas importantes del poder mundial, incluyendo su racionalidad especifica, el eurocentrismo.
Aníbal Quijano, (Lander, 2000 : 201)
La crise actuelle de la modernité peut être la grande opportunité historique pour l’émergence politique des différences, depuis long temps réprimées. La logique binaire du colonialisme, qui a réprimée les différences comme une configuration historique du pouvoir, est en crise, cependant, ceci ne veut pas dire qu’il y a un affaiblissement de la structure mondial ou a fonctionné ce dispositif : cette structure a change de forme dans le contexte de la mondialisation économique. Ce changement remet en question le marxisme, qui parle d’un sens des luttes et d’un système de domination. Justement, l’actuelle configuration globale de l’économie s’appuie sur la production et l’affirmation des différences, ou il y a diversité de finalités et plusieurs motivations de l’action sociale des acteurs. La répression des différences devient affirmation des différences, autrement dit, à la manière de Alain Touraine, la clase social comme sujet de la politique et le travail semble être la métamorphose des publics de la consommation et la communication propre de la société post industrielle. Quelle est la dimension de cette affirmation des différences ? Evidemment il y a un conflit d’interprétation du sens, et par conséquence, des tendances au niveau de la théorie pour les analyses politiques et culturelles actuelles.
Penser les conséquences eurocentriques, aussi bien dans la théorie sociale (Lander, 2000 ; Derrida 2001 ; Mignolo 2001) que dans la mise en place des politiques publiques à l’intérieur des processus d’intégration régionale, paraît la tâche de l’adolescente Amérique et l’indépendance mûre que demande l’époque. La fonction des sciences sociales de la région latino-américaine, au-delà des attaques émouvantes de nationalismes tardifs et inadéquats, est de penser épistémologiquement le dépassement des obstacles propres, la légitimité de sa propre particularité et l’apport scientifique qui peut les faire avancer en tant qu’acteur géopolitique, historique et culturel. Pas des murs, mais des ponts qui contribuent à relier des terrains infranchissables, à partir de l’une des rives, afin de s’accepter réciproquement dans la différence que nous déploient les récits de l’histoire[1].
Jacques Bidet, dans sa Théorie de la Modernité (1993), présente une théorie meta-structurelle de la modernité, pour montrer la manière sociale propre de l'époque moderne. Son concept clef est la "méta structure", comme le "présupposé mis[2]" général, c'est-à-dire, comme l'élément structurel le plus commun des diverses formes modernes de société, qu'à un temps elles supposent et promeuvent. Il y a trois manières, selon Bidet, qui nous permettent de comprendre la socialité de la modernité comme relation contractuelle de domination[3] - le contrat interindividuel, le contrat social et l'association -. Celles-ci nous permettront de montrer les similitudes et les problèmes avec l'Europe, pour observer les différences avec l'Amérique latine. Il existe entre le marché (le libéralisme, comme contrat interindividuel) et le caractère central de l'Etat (le socialisme, comme contrat social) un troisième composant : l’association. La relation de ces trois composants, selon Bidet, constitue la première caractéristique de la méta structure de la modernité. À partir d'elle, on peut comprendre la relation et le mouvement de l'une à l'autre.
Cette troisième caractéristique, l'association, nous essayerons de nous en approcher, quand nous parlerons de coommunautarisme, comme conjonction de coopératisme communautaire des acteurs, pour faire face à l'exclusion du marché et le retrait de l'état en Amérique latine. On peut l’observer spécialement dans les quartiers urbains marginaux (bidonvilles) et surtout, dans des régions exclues de la production et dans le monde rural. Cet espace, qui est associatif, en étant entre le plan[4] et le marché, semble une particularité de certains secteurs d’Amérique latine. Notamment, dans les Communautés aborigènes d’Équateur, de Bolivie, du Mexique et d’Amérique Centrale, et d'autre part, chez les victimes du processus privatisation et démantèlement des services et des biens publics, qui étaient caractéristiques de la matrice National Populaire. Dans une autre recherche[5], nous essayons de nous approcher de ce qu’est le hiatus qui existe entre la compréhension des tendances des mouvements sociaux et le discours moderne, qui est manifestement sous-jacent chez Touraine. Si nous assistons déjà dans les trois dernières décennies à la décomposition de la MEC (ou matrice National populaire) et à l'échec du Consensus de Washington, nous ne pouvons pas soutenir que l'associativité en soit le remplacement. Parce que l’associativité n'est pas une alternative d'organisation sociale au capitalisme, bien que présentent toutefois des réponses partielles, en tant qu’intermédiaires aux excès de l’État et à la tyrannie du marché.
La vague démocratique, toutefois, paraît être un virement clair vers l'objectivation de la crise de la matrice sociopolitique en vigueur (et son hiatus théorique correspondant), vers une matrice sociétale incertaine, qui ne se centrerait pas exclusivement sur l'Etat ou sur le marché. Elle paraîtrait plutôt être pluri centré (Garreton, 2003), où la société, le marché et l’État commencent à construire de nouveaux clivages politiques, comme en Uruguay et en Bolivie en 2004. Certes, la tentation de penser à un virement à gauche est palpable, lors des derniers rendez-vous électoraux dans la région, après avoir expérimenté des politiques où le rôle du marché a été surdimensionné. Le Chili, le Brésil, l'Argentine, la Bolivie, le Venezuela et l'Uruguay montrent le mouvement penduler, d'une hégémonie instable de la représentation politique démocratique. Le vieux clivage gauche - droite, semble s’autodétruire dans sa logique binaire manichéennes, dans son auto- représentation comme explication du changement de la matrice sociétalee.
Nous disions dans l'Introduction et dans le Chapitre I de Matrice d’analyse sociopolitique et changement social. L’eurocentrisme comme obstacle épistémologique , que Touraine nous permet de penser les mutations actuelles, c'est-à-dire, la construction du Sujet comme l'autre du système, sans rester focalisée uniquement sur la consigne politique de la demande et de la lutte. Le Sujet, dans la conception de Touraine, acquiert une dimension particulière en Amérique Latine, en fait, les problèmes raciaux et la colonialité du pouvoir, étant encore à l’origine des exclusions sont à l’ordre du jour et font aborder les thèmes et problèmes des mouvements sociaux sous un nouvel éclairage (Quijano, Coronil, Mignolo, in Lander, 2000). Les aborigènes, les métis, les créoles, les femmes et les Européens constituent les signes de la différence coloniale et de la violence exercée par le discours civilisateur moderne, libéral démocratique et capitaliste dans toute l’histoire de l’émergence de l’Europe, vacarme dont on entend encore parler aujourd’hui au sein de la culture métisse, hybride et particulière. Le Pérou, la Bolivie, le Mexique, le Guatemala sont des exemples paradigmatiques, en ce sens. La domination et l’émancipation sont des concepts qui devront trouver de nouveaux sens (capillaire, au dire de Foucault, de la vie quotidienne et la base existentielle au sommet des appareils d’Etat et de gouvernement).
Penser les limites et les potentialités des outils théoriques, qui nous permettent de comprendre le présent politique, les différents imaginaires culturels et les processus de changement de la matrice sociétale en Amérique Latine, est une tâche spécifique de la réflexion et de la créativité philosophique et une exigence des sciences sociales. Surtout, pour disposer de perspectives heuristiques, qui rendent possible la construction d’objets de recherche, qui élargissent l’horizon des disciplines, par le biais de nouvelles questions et de présupposés. Arturo Andrés Roig (1994:96) a écrit au VII Congrès National de Philosophie, que “ La crítica de la razón latinoamericana [ ...] debería ser la base teorética y, por que no, practica para la proyección de una eticidad [...] Una moralidad objetiva que busque de modo constante su razón de ser en el fin que ha de perseguirse, el de lo humano, como única riqueza valida, mas allá de todos los fetichismos ; que tendrá entre sus temas fundamentales la alienación, partiendo de la base que aun no se ha dicho todo sobre la misma y que mucho es, a su vez, lo que de un modo u otro se ha acumulado sobre el asunto a lo largo de nuestra experiencia histórica, la de nuestros pueblos ”.
La critique a l’eurocentrisme, remet en question la connexion entre la raison pratique et théorique, et le dépassement et non l'annulation au sens dialectique, des provincialismes d'illusion universelle, qu’ils soient européens ou latino-américains. Celui-ci peut être une bonne route de rencontre entre deux expériences historiques et philosophiques, surtout par nécessité de sustenter et fortifier chaque partie de la relation, au lieu de tenter de surmonter les difficultés d'auto affirmation de l'identité.
1. L’eurocentrisme comme critique à la modernité.
Sur matrice d'analyse et les réflexions philosophiques d'Alain Touraine deux aspects ont attirés notre attention:
1) son concept "nébuleux" du politique et les complications pour penser, depuis ces topos, l’Amérique latine. Nous développerons la critique au concept du politique chez Touraine, appuyée chez Jacques Rancière, spécialement dans son livre La mésentente. Politique et philosophie (1996).
2) Nous essayerons de développer une critique à Touraine, spécifiquement sur sa vision de l'épistème moderne. Notre hypothèse de l’eurocentrisme comme obstacle épistémologique des sciences sociales en Amérique latine, se réfère aux obstacles que les chercheurs sociaux trouvent depuis le paradigme du développement et du progrès, - dont Touraine a présenté clairement la généalogie et l’histoire, à partir de Critique à la Modernité (1994)-. Nous soutenons cette perspective, dans le livre compilé par Edgardo Lander La colonialité du savoir : eurocentrisme et sciences sociales (2000), dont le contenu peut compléter les réflexions philosophiques, sociologiques et politiques de Touraine. Cet entrecroisement, nous permet de nous rapprocher de l'explication du changement social, des tendances et des nouveautés des mouvements sociaux au début du millénaire, en incorporant la dimension historique- structurelle, pour indiquer les différences qui marquent l'arrivée de la modernité en Amérique latine. Nous joindrons pour ceci, l'idée de colonialité du pouvoir et du savoir, absent dans Critique à la modernité (Touraine, 1995). Ceci nous permettra d'entrer dans la problématique sur la race, la tradition et la modernité, depuis la conception des dispositifs intersubjectifs de la modernité et de la rationalité, ayant codifié les catégories irrationnel- rationnel, magique/mythique- scientifique, primitif- civilisé.
Nous considérons l’eurocentrisme comme un obstacle épistémologique dans le sens où il correspond au processus de construction de la légitimation à priori, de ce qui est construit par l’épistème singulière : il se montre a lui-même comme l’évidence naturelle, substantive et universelle. Deux mythes fondateurs, selon Quijano (2000 : 211) en sont à la base. D'abord, la idea imagen de la historia de la civilización humana como una trayectoria que parte de un estado de naturaleza y culmina en Europa. Ensuite, otorgar sentido a las diferencias entre Europa y no-Europa como diferencias de naturaleza (racial) y no de historia del poder. L’evolucionisme et le dualisme étant deux éléments de l’eurocentrisme, l’académie est le miroir de ces dogmes et cet obstacle devient la conséquence légitimée[6]. D’après une supposée objectivité de la connaissance et une idée voilée de supériorité civilisatrice et culturelle, cette épistème dévoile ses arguments en montrant trois intérêts politiques- cognitifs mis en communication : le technique-scientifique, l’intérêt cognitif pratique-politique et l’émancipateur (moral ou valorique). La raison abstraite s’impose sur la raison sensible (Maffesoli, 1996). La double négation - par l'intermédiaire d'évangélisation et du progrès- de la conscience mythique des peuples originaires et de la population métisse, les définissant comme obstacles au développement, a été historiquement imposée en niant l'autre à travers la violence épistémique et politique (Castro Goméz, In Lander 2000). Ce sont les pratiques disciplinaires qui ont forgé et créé, d’une certaine manière, les citoyens du XIX siècle en Amérique latine, à travers les constitutions, les manuels d’urbanité et les grammaires linguistiques (Gonzalez Stephan, 1996) pour l’édification de frontières entre les hommes blancs civilisées (propriétaires, mariés et hétérosexuelles) face à l’Autre comme barbare illettré. La négation des aspects géographiques et historiques de la connaissance de ce qui est différent à celui qui est moderne et civilisé (l’aborigène, le gaucho, le noir), comme cadres objectifs pré moderne et non scientifiques, a soutenu et a légitimé non seulement les pratiques policières (les politiques gouvernementales et publiques), les décisions politiques et les formes de relation avec l'environnement, dans le passé et le présent (de manière plus voilée, directe et subtile, encore).
Après la deuxième guerre mondiale, le patron de développement occidental comme norme acceptée a changé les rapports entre les pays : l’invention du développement a crée “ les pays pauvres sous-développés ” et les pays riches. L'opérateur - dispositif "progrès" a produit ses anomalies tiers-mondistes. La politique des organismes internationaux a utilisé cet imaginaire pour justifier ses stratégies et ses actions d’aide et d’intervention à destination des pays du “ tiers monde ” ou dits “ sous développés ”. Les idées produisent d’une certaine manière la réalité observée, en objectivant sa subjectivité propre d'une manière substantielle et probable, tant dans les relations sociales et les façons de penser, comme dans la vision du futur. La pauvreté, en termes quantitatifs et économiques "demande" l'intervention, c'est-à-dire, des politiques de "développement" pour que ces "pauvres" cessent de l’être. Pour cela il faut créer des anomalies "naturelles" et "substantielles" pour que celles-ci soient réformées, selon ses auto-prescriptions : les pauvres (pauvreté), la dénutrition (les sous alimentés), les sans terre, comme objets "naturels" des interventions et des visions désirables du futur, qui se matérialisent dans des pratiques institutionnelles.
Les anomalies du développement ont créé les obstacles : les pauvres, les dénutries, les analphabètes et les institutions dans le but de "résoudre" pratiquement tous les problèmes. La MEC est fille légitime de ce paradigme, et a créé les acteurs et les mouvements sociaux de cette période historique, qui ne s’est pas encore totalement achevée. Ceci a généré certains types d’apories tout au long des décennies, d’un côté, par les résistances partielles dans la pratique politique, et d'autre part, par les besoins de l'intellectualité critique, de déconstruire le concept de prétention universaliste de modernité (dans sa version “ développentiste ”) depuis un certain nationalisme populaire marxiste. Après les années 80, les postulats du postmodernisme comme logique culturelle du capitalisme avancé n’ont pas précisément été assumés (Jameson, 1995). Dans cette perspective, le Sujet est considéré davantage par son décentrement et est notablement détotalisé, en s’identifiant à des positions multiples et non au caractère central propre de la classe ouvrière, comme sujet- acteur du changement. Il est certain que ces idées favorisent les préjugés contre les aspects conservateurs et a-critiques[7] de la postmodernité, comme "au-delà de la modernité" bien qu’elles puissent être très utiles pour une stratégie argumentative critique à la modernité. Cependant, l’acceptation des perspectives critiques ont été assumée, entre autres, par Ernesto Laclau (1989 ; 1996) d'une manière créative pour l'analyse politique, à partir d’une version libérale démocratique de Marx, en incorporant des éléments de la Théorie de l'Analyse du Discours et les avances sémiologiques, particulièrement françaises. Nous reprendrons de son raisonnement philosophique son non-essentialisme, pour examiner les relations sociales et sa volonté d'unir divers courants théoriques et thématiques, dans la construction de sa propre théorie. De sa pensée politique, nous récupérons l'idée de l'impossibilité constitutive de la démocratie, c'est-à-dire, que le libéralisme et le socialisme sont antinomiques (liberté et égalité s’excluent mutuellement). Toutefois, selon Laclau, il est indispensable au sens politique, de soutenir à l’extrême ces promesses modernes de liberté et d’égalité, à l'intérieur du jeu démocratique.
1.1 Les géopolitiques de la connaissance
Au delà de l’opposition entre l’eurocentrisme et l’anti-europécentrisme, il faut discourir d’abord, que l’Europe a sur elle-même un regard distancié, car ses racines grecques et chrétiennes son extérieures, c’est-à-dire, plutôt que centriste l’Europe est excentrique (Brague, 2000), si on regard les sources historiques de la construction d’elle-même et de l’autre. D’abord, il faut définir l’eurocentrisme comme une rationalité spécifique ou perspective de connaissance qui se fait hégémonique en colonisant (et sur imposant) tous les autres, par la violence corporelle et épistémique. De cette manière, l’invention de l’autre est conflictuelle, la mésentente devienne “ normale ”. Que-est ce qui est l’égal entre les deux imaginaires historiques et culturelles ?
Il faut sortir du schéma dualiste de l’eurocentrisme et de l’anti-eurocentrisme[8], car la science sociale européenne et latino-américaine ont donné des signaux de maturité, en ce qui concerne la connaissance sur les conséquences que ces problèmes d’eurocentrisme impliquent dans l’étude de disciplines comme l'anthropologie, l'histoire, la psychologie et l’économie (dans le domaine des études culturelles). S'il y existe un apport spécifique de la philosophie et la littérature latino-américaine au XXème siècle, c’est précisément la conscience des chocs[9] et les conséquences eurocentriques, à tous les niveaux et dimensions d'analyse de la société politique et de la culture[10]. Plus précisément, l'Amérique latine, en tant qu’invention de la culture européenne et comme justificatif de la modernité, est née déplacée : elle a été le double en ombre, complémentaire de l'Europe (illustrée et illuministe). Ceci fait une partie du "présupposée mis" comme dit Bidet, de l’imaginaire de l'unité latino-américaine, dans son obsession de se questionner sur son identité et son destin. C’est la raison pour laquelle la conscience créole blanche, est une double conscience, qui ne se reconnaît comme telle : l'autre "indépendant" de l’européen et l'autre "supérieur" à l'aborigène.
Dans un écrit précédent déjà cite, nous avons tenté d’argumenter sur le développement, comme une expérience historique particulière, comme espace de la pensée et de l'action qui instaure des types de relations entre les classes sociales, les pays et des relations entre les cultures. Soit comme forme de la pensée et la connaissance, ou comme système de pouvoir produit par ses pratiques et la forme de subjectivité développée par son discours : la stratégie de développement, c'est-à-dire la modernisation, s'est transformée en un instrument de normalisation et de discipline pour dépasser et renverser les superstitions et les archaïsmes de l'Autre (pauvre, ignorant et retardé).
Nous présenterons de manière schématique et synthétique les caractéristiques de base du discours de la Modernité, afin d'illustrer les différences et les conflits liés à sa réception en l'Amérique latine. Indubitablement, si nous partons de l'époque de la "découverte de l'Amérique" et la renaissance en Europe, des arts et des sciences au sens classique et antidogmatique, en continuant dans la modernité - tant dans les versions illustrée, illuministe et romantique -, cet épistème est une rupture en référence au monde médiéval chrétien. Mais il y a une continuité dans ces différences, puisque l'esprit moderne est un héritage dans la réponse à ce qu'il nie : Dieu a créé le monde, sans être le monde lui-même, et l'homme a été fait son image et à sa similitude pour qu'il intervienne et le domine (Lander, 2000 : 14-15). Dans l’œuvre philosophique de Hegel -sommet de l'idéalisme allemand et appui méthodologique de Marx-, dans le déploiement de l'Esprit Universel, ne prennent pas part de manière égale tous les peuples ni toutes les cultures : le caractère central de l’Europe retrouve un sens historique, en dépassant ce qu’est l’imaginaire baroque d'un univers sans centre. L'exclusion est systématique dans la pensée européenne de l'époque coloniale, soit par les dogmes du christianisme ou par les certitudes modernes. Ceci n'implique pas l'ignorance de l'apport émancipateur - politique et philosophique - de l'illuminisme et de l'illustration, comme réponses créatives à ses particularités de l’époque moderne et contemporaine. Les idées du progrès, comme l’accumulation des efforts de la raison pour transformer les choses et les lois, et l’histoire comme signe vers une prise de conscience progressive de son propre cours, ont nourri l’utopie de l’Europe moderne (Gauchet :2003), et de l’Amérique tout entière.
L’œuvre de Descartes, est considérée comme fondatrice de l'expression de cette nouvelle épistème : rupture ontologique entre corps et esprit, raison et monde, nature et culture[11], spirituel et matériel. Ces Idées sont aussi celles de l'église, depuis la fin du Moyen-Age, sûrement influencées par la dualité cartésienne de l’esprit et la matière, mais très loin de l'idée des grecs anciens, des romains et des premiers chrétiens, ou tous les êtres participent de la même substance, les uns étant matériels seulement, et les autres matériels et spirituels. Spiritualité et matérialité ne font qu’un chez les Anciens.
Le monde européen à l'époque moderne, - dans l’antagonisme radical avec le monde aborigène pre-hispanique du continent américain -, a été observé et a été interprété par la science et la philosophie comme un mécanisme non spiritualisé, recueilli par des concepts et des représentations de la raison. Cette vision universelle de l'histoire, a été associée au progrès : la société libérale capitaliste est apparue comme une naturalité linéaire, tant humaine que sociale, et les séparations et les dualités naturalisées par cette vision, sont devenues légitimes. Ces regards impliquent dans ce nouvel esprit, le consensus vers la supériorité de la science, comme justification de la connaissance véritable. La séparation du signe et de la chose, la société et la connaissance, de la nature et de la société, sont la particularité occidentale européenne, qui n'était pas donnée dans d'autres cultures, depuis cette radicalisme différenciateur de la raison moderne.
1.2 La critique historique
La particularité historique, dans l'interprétation du sens des événements, définitions et périodisations de la société et de la politique, est aussi terrain de discorde théorique chez Quijano, Dussel, Mignolo et Coromil (Lander, 2000). La dévastation des sociétés pré-hispaniques et le remplacement par des sociétés coloniales se sont produits en même temps que la formation des premiers Etats nation d’Europe occidentale. Le capital et le marché, sont l’enjeu de la rivalité entre Etats nation pour contrôler des territoires et espaces de domination en Afrique, Asie et Amérique. (Lopes Segrera, 185 In Lander : 2000). L'organisation de la propriété, le travail, le marché et le temps dans le monde européen, a été construite symétriquement et complémentairement avec et dans les colonies américaines. La défaite de la résistance plébéienne européenne aux rationalisations économiques, c'est-à-dire à la parcellisation de terres, la discipline de travail et les marchés libres non réglés de grains a été étendue à l'Amérique, mais pas sous la forme de la relation institutionnalisée du salaire.
Le développement du capitalisme européen et la création des Etats Nation en Europe et en Amérique du XVIIème au XIXème n’ont pas isolé les colonies américaines. Le régime économique hispanique et portugais, selon Coromil, n'a pas été féodal, lui le considère comme une forme de capitalisme colonial : cette perspective change l'analyse historiographique en ces régimes, puisque change la caractérisation des territoires et les expériences qui ont été développées. Par exemple, dans le sens historique structurel du marxisme, il est mieux de voir en Amérique une dialectique triple, entre le travail, le capital et la terre. Ceci implique de voir au moins trois clivages, pour comprendre le processus de production (Fernando Coromil In Lander, 2000 : 91) : capital/profit, travail/salaire et terre/revenu du sol. Une des différences coloniales caractéristiques, entre l'Amérique latine (comme invention européenne[12]) et l'Europe, comme nous l'indiquions plus haut, est que seulement une partie réduite de la population (européenne et créole) accédait au droit au salaire. L'autre grande partie de la population -aborigènes, africains et métis -, soutenait la richesse de la couronne espagnole, anglaise et portugaise avec l'exclusion violente (économique, politique, culturelle et sociale) à laquelle ils étaient soumis. L'idée de race, au sens dominée et inférieure, "était naturalisée" dans l’imaginaire européen et colonial de l’époque. Il est aussi fondamental d’observer que pré-existaient des relations non coloniales d’exploitation et domination, qui se constituent au sein de la même race / ethnie comme système de classement social et formes de domination et discrimination[13]. La colonialité du pouvoir inclut les rapports seigneuriaux entre dominants et dominés, telles que le clientélisme, le patrimonialisme, le sexisme et le patriarcat. L’autoritarisme colonial caractéristique, de plusieurs conformations et dans différentes périodes, articule dans la société tout cela.
Parallèlement, nationalisation et démocratisation, dans la société et l’État en Europe depuis le XVIIème siècle, ont été étroitement associées (Lander, 2000). L'Amérique latine est la copie tardive de l'expérience européenne, avec ses caractéristiques propres : le discours propriétaire est le point de départ du discours constitutionnel "égalitaire", où l’aborigène ne possède aucun droit, ni public ni privé. Droits universels, selon certaines normes et règles indiscutables, qui privent des droits la majorité. Selon Quijano, il y avait tension et conflits entre les institutions caractéristiques de la modernité : le marché et la citoyenneté. La dialectique politique se développe entre la citoyenneté moderne -en tant que l’égalité juridique incorporée à tout les pays de la région- et la discrimination racial/ethnique continuelle et conflictuelle, depuis la colonisation espagnole, portugaise, anglaise et française. Le pouvoir actuel en Amérique Latine, ne s’est pas libéré de cette colonialité depuis cinq siècles, que sacralise et naturalise la légitimation des inégalités sociales : cependant, l’intégration, dans la dimension financière, productive et commerciale, est plus “ intégrée ” qu’avant.
2. Une stratégie possible de reconstruction de la philosophie latino-américaine
La différence coloniale, constitutive de l'Amérique latine, montre une scène indésirable : l’éradication violente d'autre alternative, ou directement, de l'autre, c'est-à-dire, la négation policière du dialogue politique, qui problématise l’égal, le bien et le juste. L'implication de cette colonialité du pouvoir, en sens épistémologique, se présente comme colonialité du savoir : la connaissance légitime et fiable n'accepte pas divers topiques. L'option coloniale européenne pour l'indigène, dans les siècles précédents, a été l'auto-négation et l'annulation radicale de lui-même, pour s’intégrer à la culture dominante, pour être sujet de droits. L'histoire de l'Amérique latine, paraît être le culte à la raison de la force imposée, depuis le solipsisme de l'auto image illuminée supérieure et progressiste comme totalité. La vérité objective et le bien, selon le sens de l'histoire bio politique, prescrit préalablement par l’"énonciateur qui l'incarne en acte". Le multiculturalisme actuel n'échappe pas à ceci : la reconnaissance de la différence n'implique pas l'acceptation de ce qui est différent. Walter Mignolo (2003), parle d'interculturalité (en différence avec le multiculturalisme), puisque ce concept implique - comme attitude morale et politique de dialogue entre la pensée métis-créole-immigrante avec l'aborigène et afro-caribeño -, l'acceptation de la diversité de “ l’être", dans ses nécessités, désirs, avis connaissances, perspectives, etc.
Les philosophes de l'illuminisme, dans l'ensemble, ont cru dans le développement en une science objective, en une morale universelle, comme aussi, en l'autonomie de la loi et de l'art, réglés par des logiques propres. L’Etat Nation, en ce sens, était justifié et était légitimé comme l'objectivation de la raison. Les chefs de l'émancipation latino-américaine comme Bolivar et San Martín, ont vécu dans cet imaginaire général, dans le métissage culturel dans lequel ils vivaient. Ceci a supposé une relation hiérarchique entre les blancs- créoles tout au long des siècles, entre l’européen-occidental (comme supérieur/meilleur/normal) et l’Autre : l’illusion que ce qui ne est pas européen et pré-européen, est quelque chose qui sera européanisé ou se modernisera. L'"universalisme" non universel du libéralisme, dans son arrivée lente et systématique en Amérique latine, a rejeté et a nié le droit à ce qui est différent au libéral, en référence à la question du droit de propriété privée. De l’eurocentrisme au globocentrisme : l’occidentalisme -selon Coromil (In Lander, 2000 :89)-, c’est un ensemble de pratiques qui produisent des conceptions du monde, par la domination de l’homme et la nature, comme misions civilisatrices et la planification de la modernisation. Cet ensemble des pratiques historiques, comprend la division des composants du monde en unités isolées, la désagrégation des histoires des relations et rapports, transformant les différences en hiérarchies, la naturalisation des représentations et imaginaires, et de façon inconscient, dans la reproduction des actuels rapports de pouvoir. Volonté de savoir que prescrivait le niveau technique où les connaissances devraient s’investir pour être vérifiables et utiles (Foucault, 2002 : 19).
En dehors de l’univers de la science moderne rationaliste (même si parfois elle est aussi mythique et axiomatique), la tradition mythique des peuples originaires place la parole comme fondation du réel, dans l’hypothèse où nous sommes pris par elle. La science pour sa part, depuis une autre stratégie cognitive, a essayé de construire des méthodes pour s’approprier et comprendre le réel. Le référentiel (referant), le phénomène et le signe[14] sont trois stratégies de l’épistémologie moderne, de l’illusion de l’objectivité courant XXème siècle, dans la certitude ultime qu’il existe un fondement du réel et qu’il est possible d’accéder à l’immédiat et devenir histoire (Laclau, 1995 : 23). Cependant la tendance philosophique depuis les dernières décennies du XXème siècle a été de concevoir la contingence du réel et non une représentation totale du réel. Wittgenstein et le “ post-structuralisme ” (Barthes, Foucault, Derrida, Deleuze) ont mis en question cette illusion totalisante. Le fait de mettre au centre la catégorie de contexte, la temporalité chaotique et hasardeuse, et la méfiance à une seule vérité objective, ont généré des discussions fréquentes dans les sciences sociales. L’analyse théorique de l’activité politique, culturelle et sociale a reçu un impact en ce qui concerne les certitudes et des évidences anciennes, enracinées au paradigme positiviste et à la tradition empirique analytique. L’anthropologie, la sociologie et l’ethnologie ont incorporé les conséquences de cette discussion sur le statut du réel, sur l’importance de la justification et de la légitimation du travail sur le terrain. Le hiatus, dont nous parlons depuis l'introduction, commence à se remplir de significations et de sens, qui recherchent des signifiants le rendant visible en surface.
L'importance donnée à la pensée comme épistème particulier, dans son substrat épistémologique est déterminante, comme l’a montré Foucault tout au long de son oeuvre. L'apparition des savoirs réprimés et soumis, est une des caractéristiques centrales pour observer et comprendre les métamorphoses des sociétés de la région, particulièrement dans les mouvements sociaux comme sujets de leur propre histoire[15]. Touraine nous offre une clé d'accès à partir de sa perspective sociologique, dans la mesure où nous pouvons, ensuite, descendre le discours moderne du piédestal de la raison, pour comprendre ceux qui se trouvent en dehors de la totalité. Pour ceci, nous postulons trois hypothèses:
1. le vieil et ennuyeux débat métaphysique, sur s'il y a une philosophie latino-américaine (ou un Être latino-américain, ou des logos particulier), avec sa réponse pseudo politique anodine d'assumer le droit à l'indépendance et l'autonomie "adolescente", en ce qui concerne la maturité philosophique européenne, révèle des problèmes et traumas subjectifs d'identité, au lieu de stratégies propres et territorialisées de production et créativité de catégories d'analyse épistémique. Le métissage ethnique et l'hybridation culturelle est un fait historique, par conséquent la différence coloniale latino-américaine doit être constitutive de la réflexion philosophique, comme critique à l'ordre de représentation politique et épistémique "de la polis". Celui-ci est l'apport spécifique qui peut rendre une philosophie latino-américaine, qui se centre dans la possibilité de l'émancipation, "en jetant l'eau coloniale de la bain, sans jeter le bébé de l’illuminisme moderne".
2. il faut assumer philosophiquement le politique - selon la perspective de Rancière et de Laclau -, comme espace du désaccord constitutif de la démocratie, où les différentes positions sujet, en tant que articulation des relations de pouvoir, construisent l'hégémonie instable qui impose l’évidence (toujours instable) du sens.
3. En Amérique latine, le concept de Sujet proposé par Touraine, comme stratégie de construction de catégories d'analyse sociologique, doit se complexifier en tenant compte des diverses positions des sujets dans un champ de forces spatial et historique. La recherche d'un nouveau modèle de modernité, comme le propose Garretón, peut inclure le respect des savoirs pré modernes (au sens épistémique, par exemple, les perspectives holistiques) et des manières associatives de démocratie directe et non représentative, selon les traditions ancestrales des Communautés indigènes, à l'intérieur d'États républicains multiculturels.
Avec ces trois hypothèses, que rassemblent trois stratégies philosophiques complémentaires (de la philosophie de la libération, de Laclau et Rancière), il est possible d'étendre la critique de Touraine à la modernité, et d'adapter la catégorie de Sujet à la particularité latino-américaine. Si l'extension moderne de la révolution démocratique européenne a généré un nouveau caractère institutionnel, mais aussi l'idée du pouvoir comme un lieu vide, porter à l'extrémité cette logique revient à conclure qu'ont disparu les garanties et certitudes légitimes, ou Dieu, la nature, l'homme ou la Raison. Si nous appelons, pour différents motifs et conséquences à cette crise de l'humanisme, “Postmodernité", "démodernisation" ou de "critique à l’eurocentrisme", à la reconnaissance présente de cette situation, nous pourrions dire qu'il y a un point de rapprochement ou équivalence entre Quijano, Dussel, Touraine et Laclau (en assumant les différences philosophiques spécifiques de chacun d’eux). Un autre point d'accord peut être l'abandon du projet épistémologique - à différents degrés - comme auto-fondation et l'appui général du projet politique, comme auto-affirmation de l'individu.
Notes
*C’est le Chapitre III d’une recherche précédent, Matrice d’analyse sociopolitique et changement social. L’eurocentrisme comme obstacle épistémologique, Paris III, 2005.
[1] Dans le Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Guy Hermet (1994 : 21) définit l’Amérique Latine comme “ ...quelque sorte d’orphelines. L’Amérique Latine ne connaît plus que l’un de ses parents : l’Europe, ou bien son excroissance nord-américaine. ”. L'idée de jeunesse et d’immaturité du continent latino-américain, en Hermet, paraît légitimer la paternité et l’autorité à l’imaginaire rationnel et mûr de l'Europe. Cette version académique millénariste et sécularisée, est presque les "évidences" a-critiques, encore dans un spécialiste le plus renommé de la science politique.
[2] En espagnol : “presupuesto puesto”
[3] Escribe Bidet (1993: 11) “...se puede definir a la modernidad por la relación contractual. Hay “ una modernidad ” en el sentido de una época de la historia humana en la que toda relación contractual, es decir, no fundada en el principio de consentimiento mutuo, ha perdido su legitimidad. En otras palabras, en la cual se deja de reconocer cualquier diferencia natural de estatuto entre los individuos [...]. Y esta relación fundada en el contrato posee una triple estructura: interindividual, central y asociativa ”.
[4] Bidet appelle "plan" à la planification que présuppose l'État, dans la perspective socialiste, contrairement au libéralisme, comme contrat interindividuel.
[5] Matrice d’analyse sociopolitique et changement social. L’eurocentrisme comme obstacle épistémologique, mémoire DEA Paris III, 2005, Chapitres I et II..
[6] Selon Lander (2000 : 23), hypothèses (supuestos), dispositifs et effets discursifs de totalité eurocentrique dans le temps et l’espace : suprématie du temps sur l'espace et de la culture sur la nature. Ceci implique en renvoi, que la société industrielle libérale est la plus avancé et le seul futur possible des peuples et cultures. Celles-ci sont les manières valables, légitimes et objectives de la connaissance, présentes dans les universités.
[7] Par exemple, La condicion postmodena, de Lyotard (1999), fonde un débat philosophique qui est loin d'être a-critique et conservateur, selon notre perspective. Toutefois, dans l'intellectualité de gauche, en Amérique latine, le terme "postmoderno" a généralement le sens d'éclecticisme sans fondements, un "tout bon et possible" qui atteint l'éthique et la politique, davantage plus proche d'arrivistes et opportunistes, que de ceux qui cherchent des arguments critiques pour comprendre le présent. Lyotard écrit: “ Simplificando al máximo, se tiene por “ posmoderna ” la incredulidad con respecto a los metarelatos. Esto es, sin duda, un efecto del progreso de las ciencias; pero ese progreso a la vez lo presupone. ” (pag. 10)
[8] Ecrit Derrida, dans “ Des humanités et de la discipline philosophique ” : “ ..d’essayer de déplacer le schéma fondamental de cette problématique en se portant au-dela de la vielle, fatigante, usée, usante opposition entre l’européocentrisme et l’anti-eurocentrisme. ”
[9] Des peuples originaires avec les grandes trois méta narratives historiques : le christianisme, le libéralisme (républicain et économique) et le socialisme. Ces trois méta narratives, possèdent en commun, par différentes stratégies, qui n'ont pas connu, ont sous-estimé ou ont exercé violence sur la culture autochtone.
[10] Voir Octavio Paz, Los hijos de Limo (1974), García Marquez, Cent années de solitude, 1969, ou l'oeuvre philosophique de Leopoldo Zea, Enrique Dussel, entre tant d'autres intellectuels et chercheurs.
[11] La réflexion anthropologique effectuée par Philippe Descola (2004) est intéressante sur la nécessité de dépasser la distinction entre nature et culture. Dans un entretien effectué avec la revue La Recherche, N° 374, Avril 2004, Descola analyse le rapport entre anthropologie et nature. En résumé, il pose que “ dans la conception moderne du monde, la nature est considérée comme séparé des activités humaines alors que dans bien des sociétés ce n’est pas le cas. Il faut dépasser cette séparation entre sciences de la culture et celles de la nature pour progresser dans notre compréhension du monde.
Toute société doit bien sûr composer avec l’environnement, mais celui-ci ne le détermine pas totalement. Pour les Jibaros, ne voient pas leur environnement naturel comme séparé de la société : les plantes et les personnes avec lesquelles on peut communiquer dans certaines circonstances. L’idée, classique en anthropologie et en sciences sociales, d’un monde organisé par des lois physiques et biologiques sur lesquelles les humaines projetteraient leur culture pour lui donner un sens, cette idée fort utile dans le développement de l’anthropologie, ne paraissait pas expliquer la manière dont ces gens-là se représentent leur environnement. Ils considèrent les animaux comme des personnes dotées d’une âme. Ce ne peut être l’adaptation à un certain type d’environnement qui développe des croyances de ce type ”.
[12] Amérique latine, selon Mignolo (2003), est une conséquence et un produit de la géopolitique de la connaissance, c’est à dire, des connaissances géopolitiques imposées par la modernité européenne. Le début du colonialisme en Amérique, est montré dans l'organisation coloniale du monde et dans la constitution des savoirs, des langages de la mémoire et du imaginaire.
[13] L'idée de race, pour Quijano (in Lander, 2000: 202), en sens moderne comme instrument de classification d'identités historiques (européens, Indiens, métis, noirs), articule et codifie le système de différences objectifs dans des hiérarchies, rôles et lieux, entre le conquérant européen (supérieur) et l'autre conquis (inférieur). La zone coloniale britannique, et les zones portugaises et espagnoles ont différencié ensuite entre le noir comme la force de travail plus important, l'aborigène soumis et exclu de la société coloniale et le blanc comme le soi même du pouvoir et la Vérité évangélique - civilisatrice.
[14] De la philosophie analytique, la phénoménologie et le structuralisme, successivement.
[15] Les catégories et les concepts deviennent des patrons universels et normatifs (économie, société civile, marché, classes, etc.). Les autres façons d'être sont rejetées et sont transformées en différentes, archaïques, traditionnelles, primitives, pré modernes, c'est-à-dire précédent "à ce qui est moderne". La récupération du savoir historique et local dans des cadres tropicaux et andins (Fals Borda et Mora-Osejo, La superación del eurocentrismo. Enriquecimiento del saber sistémico y endógeno sobre nuestro saber tropical) montre la limite et l'inversion de cette tendance des derniers siècles d’ "évangélisation, civilisation, modernisation et globalisation".
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